L'aide aux personnes en situation de deuil multiple (suite)
Une douleur incommensurable
Pendant quelque temps, la personne ayant appris une telle nouvelle pourra sembler complètement figée, puis, comme c'est bien souvent le cas au début d'un deuil, elle aura l'impression d'un mauvais rêve, d'un épisode de sa vie tout à fait irréel, d'une vérité à laquelle elle ne peut pas - ne veut pas - croire. À cette étape, la sensation que les absents sont présents pourra s'emparer de l'endeuillé et, dans les situations les plus difficiles, ce qui peut être le cas pour un deuil multiple, il perdra par moments le sens de la réalité et pourra même être victime d'hallucinations visuelles ou auditives.

La peine ensuite ressentie par un individu en deuil de plusieurs membres de sa famille revêt un caractère omniprésent : il n'y a pas une, mais deux ou trois pertes et chacun des proches décédés comblait des besoins différents. C'est une chose de se dire que l'on a perdu son conjoint ou sa conjointe, mais que l'on est encore le père ou la mère d'un ou deux enfants. C'est une toute autre chose de se sentir doublement ou triplement hypothéqué et de se demander qui l'on est... et pour qui.

Puis, des sentiments de colère et de culpabilité s'entremêlent à cette souffrance extrême. Comme dans tous les deuils, la colère peut viser de nombreuses cibles ayant un lien, même lointain, avec la cause des décès. Ainsi, les autorités ayant négligé la remise en état d'un feu de circulation, de même que le conducteur ou la conductrice du véhicule entré en collision avec celui des victimes, peuvent constituer des objets de hargne pour celui ou celle qui pleure des êtres aimés. Ici, le caractère distinctif de la situation de deuil multiple réside dans le fait que la personne affligée peut diriger sa colère contre non pas un, mais plusieurs de ceux qu'elle chérissait le plus. L'endeuillé peut leur attribuer la double responsabilité de leur mort et de sa peine, et ce, tantôt individuellement, tantôt en bloc : «Si seulement ils avaient reporté cette sortie à plus tard... Mon conjoint - ou ma conjointe - a manqué de jugement en prenant la route par un si mauvais temps... Les enfants auraient dû accepter de m'attendre...» À certains moments, par contre, la personne en deuil se sentira elle-même coupable envers ceux et celles qui sont décédés: «Si j'avais été là, j'aurais peut-être pu faire quelque chose... Si je ne leur avais pas suggéré de sortir, rien ne serait arrivé...»

Le regret s'installe également, pour toutes les choses que les victimes et la personne éprouvée s'étaient proposé de réaliser ensemble et qui sont demeurées à l'état de projet : encore là, il y a les promesses au groupe - des vacances en famille, par exemple - et les engagements pris envers chacun - comme un week-end sans enfants, une ballade à vélo avec le plus petit ou une journée de ski avec l'aîné.

Enfin, après s'être demandé quelque temps pourquoi tout cela lui arrive à elle, pourquoi la fatalité s'est précisément abattue sur sa famille, pourquoi à ce moment-là, etc., la personne en deuil commence à faire la part des choses. «Je m'en veux pour telle raison... J'ai de la peine pour telle autre...». Une fois cette remise en perspective accomplie, il devient possible pour la personne qui reste, de se donner le droit de vivre pour elle-même, mais avec la mémoire des disparus.

Source: Diane Duchaine, psychologue, Directrice du Carrefour professionnel familial (Anjou).