La tradition arménienne dans l'esprit du christianisme (suite)
Aujourd'hui, la communauté arménienne du Québec compte plus de 35 000 personnes desservies par leurs propres écoles et leurs propres églises, ainsi que par un réseau communautaire bien organisé. Tous les membres de cette communauté sont chrétiens : environ 8 % d'entre eux sont catholiques, 3% sont protestants et tous les autres sont des fidèles de l'Église apostolique arménienne administrativement rattachée au catholicossat d'Etchmiadzine en Arménie ou à celui de Cilicie au Liban. Selon leur provenance géographique, les Arméniens appartiennent à l'une ou l'autre de ces deux dernières Églises représentant une séparation administrative plutôt que des différences doctrinales. La majorité des Arméniens proviennent du Moyen-Orient, mais on observe que depuis quelques années, une proportion grandissante des immigrants Arméniens sont originaires de l'ancienne Union Soviétique, en particulier de l'Arménie.

L'Église apostolique arménienne
L'année 2001 marque le 1700e anniversaire de l'Église apostolique arménienne, ce qui fait de l'Arménie historique le premier pays à avoir accepté le christianisme comme religion d'état. Les origines communes des Églises catholique et apostolique expliquent la similitude relative des préceptes et des rituels rattachés aux deux religions. En fait, les différences, survenues à partir du concile œcuménique de Chalcédoine, en 451, sont surtout dues au fait que les Arméniens considèrent le pape comme un des patriarches de la chrétienté plutôt que comme l'autorité suprême, ce qui implique que les adeptes de l'Église apostolique réfutent le principe de l'infaillibilité du pape.

Les autres différences portent sur des points de doctrine ou de pratique religieuse. Parmi celles-ci, notons que pour les Arméniens, le purgatoire n'existe pas et que, par ailleurs, la confession se fait en commun, directement à Dieu, et en présence du prêtre dont le rôle en cette matière est surtout d'accorder l'absolution aux fidèles présents à l'église avant la communion. Quant aux nombreuses convictions communes, elles reposent par exemple sur les notions de péchés véniels et mortels, d'enfer, de Paradis et de résurrection. De plus, les sept mêmes sacrements sont administrés dans les deux religions.

Les similitudes et les différences que comportent les religions catholique et apostolique arménienne se reflètent dans les pratiques funéraires de leurs fidèles respectifs. Ainsi, la plupart des rites funéraires arméniens relèvent de la même vision chrétienne de la mort et de l'au-delà et bon nombre des différences relatives à ces rituels relèvent davantage d'un héritage culturel que religieux. En outre, les coutumes funéraires des Arméniens ont non seulement évolué au fil des temps, mais elles se sont adaptées à certaines réalités de leur terre d'accueil.

Par exemple, les apostoliques arméniens, tout comme les catholiques, recevaient autrefois l'extrême onction avant de mourir. Aujourd'hui, dans les deux cas, ce sacrement n'est plus guère administré qu'aux membres du Clergé. Les Arméniens ont toutefois continué à offrir la communion aux mourants à chaque fois que cela est possible, à la condition que ceux-ci soient demeurés conscients.

L'exposition de la dépouille
Ailleurs qu'en Amérique du Nord, par respect pour l'intégrité du corps, les Arméniens n'embaument pas leurs morts. Ici, l'embaumement est toléré lorsque la dépouille est exposée plus d'une journée, tant par respect de la Loi que par ouverture d'esprit face aux coutumes observées dans la communauté d'accueil.

Dans leur pays d'origine, comme il n'existe pas de résidences funéraires, les Arméniens exposent généralement leurs proches à la maison. Ici, toujours par respect pour nos manières de faire, ils exposeront la dépouille à la résidence funéraire. Le temps d'exposition d'un défunt n'est pas prescrit par l'Église. Toutefois, si un décès survient un vendredi ou un samedi, il faut s'attendre à ce que le séjour à la résidence funéraire soit prolongé, car les funérailles ne sont pas autorisées le dimanche. Le seul rituel véritablement prescrit par l'Église au moment de l'exposition consiste à réciter en groupe, et auprès du défunt, les prières de circonstance. Le moment où ces prières auront lieu fait d'ailleurs partie, au même titre que le moment du service et de l'inhumation, des décisions relatives au déroulement des funérailles.

La cérémonie commémorative et l'inhumation
À la différence des catholiques, le service funèbre qui se déroule à l'église ne comporte pas de messe. Il s'agit d'une cérémonie commémorative par laquelle on remercie Dieu pour sa miséricorde tout en lui demandant d'accueillir le défunt auprès de lui. Cela se fait par des prières, par la lecture de psaumes et par le chant de versets choisis de la Bible. Ces textes sont les mêmes pour tous, sauf pour les très jeunes enfants, à qui l'on réserve des prières spécifiques. Le prêtre dédie toujours une partie de la cérémonie commémorative au rappel de la vie du défunt, pendant laquelle il ne manque pas d'adresser des paroles de consolation à ses proches.

Aussitôt la cérémonie terminée, la dépouille est transportée dans le cimetière chrétien où elle sera enterrée immédiatement après les lectures et les prières d'usage. Comme c'est le cas chez la plupart des chrétiens, un monument funéraire avec inscription est habituellement apposé sur le site de l'inhumation.

Ne faisant pas partie des rites funéraires arméniens et n'étant pas encouragée par l'Église, l'incinération est rarement pratiquée. Lorsque les proches décident quand même d'y recourir, celle-ci se fait après les cérémonies se déroulant à la résidence funéraire et à l'église, lesquelles doivent avoir lieu en présence du corps. L'incinération est donc tolérée, mais il est jugé préférable de ne pas inhumer les cendres en terre, ceci par cohérence avec les rituels relatifs à l'inhumation symbolisant que le cercueil est scellé jusqu'à la résurrection.

Le deuil et les autres rituels
Jusque dans les années 1960, les hommes cessaient de se raser pendant quelques jours en apprenant le décès d'un proche et ils portaient une cravate noire durant les cérémonies. De plus, pendant les quarante jours suivant un décès, les femmes marquaient le deuil en portant des vêtements noirs et les hommes, en portant une cravate noire ou en arborant un brassard, également noir, à une manche de leur veston. De nos jours, cette manifestation du deuil a fait place au port de vêtements de couleurs sombres pour le temps des cérémonies funèbres.

Après l'inhumation, les Arméniens ont perpétué la tradition d'une réunion des parents et des proches, au cours de laquelle un repas est partagé avec la famille éprouvée. Cette tradition provient de l'ancienne Arménie, où il était souvent nécessaire de nourrir les gens venus des villages avoisinants pour assister aux cérémonies. Cette cérémonie avait également, et a toujours pour but d'alléger le chagrin de la famille immédiate.

Les Arméniens continuent de commémorer le décès au septième et au quarantième jour après la mort. De même, au premier anniversaire du décès, on assiste à un requiem, le plus souvent prononcé après la messe du dimanche. Toutefois, la coutume selon laquelle aucun mariage ne doit être célébré parmi les membres de la famille immédiate du défunt pendant l'année suivant son décès n'est plus rigoureusement respectée ici.

Par Huguette Giard (1998).
Source: Le très révérend père Ararat Kaltakjian, pasteur, et Messieurs Gabriel Basmajian et Nourhan Ouzounian, membres de la communauté arménienne.