La tradition chinoise vouée au culte des ancêtres (suite)
Ainsi, malgré que dans leur essence, les traditions d'origine soient
encore respectées dans la communauté chinoise du Québec, certains rites
sont peu à peu tombés dans l'oubli alors que d'autres ont été
simplifiés. Certaines pratiques ont, en outre, dû être abandonnées en
raison des législations québécoise ou canadienne ou encore parce qu'un
grand nombre d'institutions refusent d'accéder à la demande des
familles à l'effet de permettre le déroulement de certaines cérémonies
particulières.
La mort, un état de transition
Que les membres de la communauté soient très pratiquants ou qu'ils ne le soient que modérément, leurs rituels funéraires s'appuient généralement sur le même précepte : la réincarnation. En effet, pour les bouddhistes, la vie n'est qu'un passage vers une autre forme de vie : plus une personne cherche à s'élever spirituellement pendant son passage sur Terre, plus grandes sont ses chances de se réincarner en une forme de vie supérieure.
Selon la tradition, un moine bouddhiste détermine le type de réincarnation auquel la personne décédée est vouée. Cela se fait immédiatement après la mort, par la simple constatation de l'endroit où le corps demeure chaud le plus longtemps. Il y a ainsi six possibilités et la doctrine veut que plus un défunt se réincarne via une partie du corps située proche de la tête, meilleure sera la prochaine vie. On pourrait dire, par exemple, qu'une personne dont la chaleur quitte la tête en tout dernier lieu pourrait devenir un Dieu alors que s'il s'agissait des pieds, elle pourrait devenir un reptile.
L'abaissement de la température du corps ne signifie toutefois pas que l'âme ait quitté son enveloppe charnelle. Selon les bouddhistes chinois, l'âme mettra en effet plusieurs jours pour se libérer progressivement de son corps. On dit même qu'il faut attendre au moins sept heures après la mort avant de toucher et de transporter le défunt, ceci afin de ne pas meurtrir son âme. Cette coutume est cependant rarement respectée dans le monde occidental, en particulier en milieu hospitalier, où les contraintes d'ordre administratif font souvent en sorte qu'il faut libérer les lits le plus rapidement possible.
La préparation du corps
En Chine, c'est la famille qui préparait le corps et elle le faisait à la maison. Ici, seules quelques maisons funéraires permettent, dans certains cas, aux membres de la famille de laver la dépouille et d'assister à la préparation du corps préalable à l'exposition. Pour les personnes les plus attachées au culte, ce rituel a son importance car il marque le respect porté au défunt.
Toutefois, pour des raisons légales relatives à l'hygiène publique, l'embaumement, qui est obligatoire dès qu'il y a exposition, ne peut être confié qu'à un thanatologue. Les Chinois éprouvent souvent des réticences à l'égard de l'embaumement, car pour ne pas meurtrir l'âme du défunt, ils estiment préférable de manipuler la dépouille le moins possible et de garder le corps le plus intact possible.
La personne décédée est ensuite habillée de cinq épaisseurs de vêtements s'il s'agit d'une femme et de quatre épaisseurs s'il s'agit d'un homme. Les traditionalistes choisissent toujours pour leurs proches disparus des vêtements neufs, sans poche ni bouton. Comme symbole du non retour à la vie sous son apparence actuelle, ils éviteront scrupuleusement de faire chausser les pieds de la dépouille. Par contre, il est fréquent que plusieurs «vêtements de rechange» soient rangés dans le cercueil et qu'en hiver, on demande que le mort soit vêtu d'un manteau au moment de l'enterrement.
L'exposition et la cérémonie funèbre
Au moment de l'exposition et de la cérémonie funèbre, les manifestations relatives au culte des ancêtres deviennent plus visibles. Ainsi, deux autels permettant de procéder aux rituels prescrits sont disposés dans le salon pendant l'exposition de la dépouille, exposition qui dure de un à trois jours et parfois de cinq à six jours chez les traditionalistes.
Le premier autel, érigé devant le cercueil, est garni de fruits, de boissons et de victuailles que le mort aimait ainsi que de fleurs en pot, de chandelles, d'encens, de fausse monnaie, appelée « argent du ciel », et d'une photographie du mort. Afin d'aider l'esprit de la personne défunte à passer dans une autre vie, on lui fournit ce qu'il faut pour le « voyage » : nourriture, vêtements, etc. Les cierges et l'encens allumés, de même que «l'argent du ciel» qui est brûlé, accompagnent l'esprit sous forme de fumée, l'aidant ainsi à quitter ce monde. L'âme passe dans un autre monde quand la nourriture posée sur l'autel des ancêtres perd sa saveur, ce qui survient, dit-on, aux alentours du troisième jour.
L'autel du Bouddha est, quant à lui, disposé en retrait du cercueil et réservé aux prières des moines, prières qui consistent à chanter le nom de Bouddha sur six tonalités différentes. Ils entonnent leurs chants devant l'autel, mais aussi en faisant le tour du salon à la file indienne, sur un rythme particulier à la période de l'exposition.
Si la famille est de tradition bouddhiste, ses membres portent des vêtements blancs pendant l'exposition du corps ; les femmes se coiffent aussi d'un long chapeau et les hommes, d'un bandeau. Les familles qui ont plutôt adopté les traditions occidentales marquent leur deuil en portant des vêtements noirs. À la maison funéraire, c'est la famille élargie qui se tient dans le salon où le cercueil est installé. Les visiteurs y entrent pour allumer de l'encens et se retirent ensuite dans le corridor.
La cérémonie funèbre se déroule en présence de la famille immédiate, au temple bouddhiste où l'on a transporté le cercueil et érigé les deux autels. En faisant le tour de l'autel du Bouddha, deux ou trois moines, accompagnés de quatre à six laïcs bénévoles y récitent des prières méditatives rythmées au son d'un tambour et de clochettes. À la manière d'une litanie, les voix récitent les noms des Dieux bouddhistes.
L'inhumation
Ceux qui meurent avant l'âge adulte, de même que ceux qui n'ont pas cherché à s'élever spirituellement pendant leur passage sur Terre, peuvent être incinérés. En fait, l'ensemble des rituels sont alors réduits à leur plus simple expression. Dans les autres cas, toutes les traditions sont respectées et le défunt est inhumé dans un cercueil de bois épais. Les offrandes disposées sur l'autel des ancêtres au salon funéraire et au temple sont répétées au cimetière.
En Chine, il n'était pas rare qu'une personne se procure un cercueil - préférablement sculpté dans un tronc d'arbre - longtemps avant sa mort et qu'elle y applique une couche de laque par année. Le cercueil ainsi protégé pouvait être utilisé à plusieurs reprises puisqu'au troisième anniversaire de la mort, la dépouille était exhumée et ses os broyés et remis en terre. Au Québec, pour des raisons liées à l'hygiène publique, la Loi interdit cette pratique.
Autrefois, quand le tombeau se trouvait sur les terres ancestrales, un prêtre bouddhiste déterminait, à l'aide d'une sorte de boussole et en tenant compte de la position des astres et des dates de décès et de naissance, le lieu de la sépulture et la direction de la tombe. Ici, les Chinois choisissent généralement de faire inhumer leurs proches dans la section asiatique de nos cimetières. Ils doivent donc opter pour l'orientation qui y prévaut, mais ils ont perpétué la tradition de demander au prêtre (Fung sol master) de déterminer le terrain le plus propice à l'enterrement.
Les rituels observés après l'inhumation
Selon la tradition, la famille devrait passer les 49 jours suivant un décès à prier : c'est le délai après lequel le défunt joint les rangs des ancêtres. Pour des raisons pratiques, la plupart des familles endeuillées consacrent plutôt une journée par semaine, pendant sept semaines, à ce rituel. Ces prières ont lieu à la maison du défunt ou au temple où un autel est à nouveau érigé pour recevoir les offrandes de la famille au défunt.
Par la suite, en de nombreuses occasions, les familles se rendent sur la tombe du disparu pour partager un repas et porter leurs offrandes. Ces visites peuvent avoir lieu pendant tous les jours fériés, mais elles sont particulièrement importantes à l'occasion du premier de l'an, de la fête des morts - que les Chinois célèbrent en juillet - et à la date anniversaire du décès.
Par Huguette Giard (1995).
Source: M. Benoît Chagnon, thanatologue diplômé, Maison funéraire Aaron.
La mort, un état de transition
Que les membres de la communauté soient très pratiquants ou qu'ils ne le soient que modérément, leurs rituels funéraires s'appuient généralement sur le même précepte : la réincarnation. En effet, pour les bouddhistes, la vie n'est qu'un passage vers une autre forme de vie : plus une personne cherche à s'élever spirituellement pendant son passage sur Terre, plus grandes sont ses chances de se réincarner en une forme de vie supérieure.
Selon la tradition, un moine bouddhiste détermine le type de réincarnation auquel la personne décédée est vouée. Cela se fait immédiatement après la mort, par la simple constatation de l'endroit où le corps demeure chaud le plus longtemps. Il y a ainsi six possibilités et la doctrine veut que plus un défunt se réincarne via une partie du corps située proche de la tête, meilleure sera la prochaine vie. On pourrait dire, par exemple, qu'une personne dont la chaleur quitte la tête en tout dernier lieu pourrait devenir un Dieu alors que s'il s'agissait des pieds, elle pourrait devenir un reptile.
L'abaissement de la température du corps ne signifie toutefois pas que l'âme ait quitté son enveloppe charnelle. Selon les bouddhistes chinois, l'âme mettra en effet plusieurs jours pour se libérer progressivement de son corps. On dit même qu'il faut attendre au moins sept heures après la mort avant de toucher et de transporter le défunt, ceci afin de ne pas meurtrir son âme. Cette coutume est cependant rarement respectée dans le monde occidental, en particulier en milieu hospitalier, où les contraintes d'ordre administratif font souvent en sorte qu'il faut libérer les lits le plus rapidement possible.
La préparation du corps
En Chine, c'est la famille qui préparait le corps et elle le faisait à la maison. Ici, seules quelques maisons funéraires permettent, dans certains cas, aux membres de la famille de laver la dépouille et d'assister à la préparation du corps préalable à l'exposition. Pour les personnes les plus attachées au culte, ce rituel a son importance car il marque le respect porté au défunt.
Toutefois, pour des raisons légales relatives à l'hygiène publique, l'embaumement, qui est obligatoire dès qu'il y a exposition, ne peut être confié qu'à un thanatologue. Les Chinois éprouvent souvent des réticences à l'égard de l'embaumement, car pour ne pas meurtrir l'âme du défunt, ils estiment préférable de manipuler la dépouille le moins possible et de garder le corps le plus intact possible.
La personne décédée est ensuite habillée de cinq épaisseurs de vêtements s'il s'agit d'une femme et de quatre épaisseurs s'il s'agit d'un homme. Les traditionalistes choisissent toujours pour leurs proches disparus des vêtements neufs, sans poche ni bouton. Comme symbole du non retour à la vie sous son apparence actuelle, ils éviteront scrupuleusement de faire chausser les pieds de la dépouille. Par contre, il est fréquent que plusieurs «vêtements de rechange» soient rangés dans le cercueil et qu'en hiver, on demande que le mort soit vêtu d'un manteau au moment de l'enterrement.
L'exposition et la cérémonie funèbre
Au moment de l'exposition et de la cérémonie funèbre, les manifestations relatives au culte des ancêtres deviennent plus visibles. Ainsi, deux autels permettant de procéder aux rituels prescrits sont disposés dans le salon pendant l'exposition de la dépouille, exposition qui dure de un à trois jours et parfois de cinq à six jours chez les traditionalistes.
Le premier autel, érigé devant le cercueil, est garni de fruits, de boissons et de victuailles que le mort aimait ainsi que de fleurs en pot, de chandelles, d'encens, de fausse monnaie, appelée « argent du ciel », et d'une photographie du mort. Afin d'aider l'esprit de la personne défunte à passer dans une autre vie, on lui fournit ce qu'il faut pour le « voyage » : nourriture, vêtements, etc. Les cierges et l'encens allumés, de même que «l'argent du ciel» qui est brûlé, accompagnent l'esprit sous forme de fumée, l'aidant ainsi à quitter ce monde. L'âme passe dans un autre monde quand la nourriture posée sur l'autel des ancêtres perd sa saveur, ce qui survient, dit-on, aux alentours du troisième jour.
L'autel du Bouddha est, quant à lui, disposé en retrait du cercueil et réservé aux prières des moines, prières qui consistent à chanter le nom de Bouddha sur six tonalités différentes. Ils entonnent leurs chants devant l'autel, mais aussi en faisant le tour du salon à la file indienne, sur un rythme particulier à la période de l'exposition.
Si la famille est de tradition bouddhiste, ses membres portent des vêtements blancs pendant l'exposition du corps ; les femmes se coiffent aussi d'un long chapeau et les hommes, d'un bandeau. Les familles qui ont plutôt adopté les traditions occidentales marquent leur deuil en portant des vêtements noirs. À la maison funéraire, c'est la famille élargie qui se tient dans le salon où le cercueil est installé. Les visiteurs y entrent pour allumer de l'encens et se retirent ensuite dans le corridor.
La cérémonie funèbre se déroule en présence de la famille immédiate, au temple bouddhiste où l'on a transporté le cercueil et érigé les deux autels. En faisant le tour de l'autel du Bouddha, deux ou trois moines, accompagnés de quatre à six laïcs bénévoles y récitent des prières méditatives rythmées au son d'un tambour et de clochettes. À la manière d'une litanie, les voix récitent les noms des Dieux bouddhistes.
L'inhumation
Ceux qui meurent avant l'âge adulte, de même que ceux qui n'ont pas cherché à s'élever spirituellement pendant leur passage sur Terre, peuvent être incinérés. En fait, l'ensemble des rituels sont alors réduits à leur plus simple expression. Dans les autres cas, toutes les traditions sont respectées et le défunt est inhumé dans un cercueil de bois épais. Les offrandes disposées sur l'autel des ancêtres au salon funéraire et au temple sont répétées au cimetière.
En Chine, il n'était pas rare qu'une personne se procure un cercueil - préférablement sculpté dans un tronc d'arbre - longtemps avant sa mort et qu'elle y applique une couche de laque par année. Le cercueil ainsi protégé pouvait être utilisé à plusieurs reprises puisqu'au troisième anniversaire de la mort, la dépouille était exhumée et ses os broyés et remis en terre. Au Québec, pour des raisons liées à l'hygiène publique, la Loi interdit cette pratique.
Autrefois, quand le tombeau se trouvait sur les terres ancestrales, un prêtre bouddhiste déterminait, à l'aide d'une sorte de boussole et en tenant compte de la position des astres et des dates de décès et de naissance, le lieu de la sépulture et la direction de la tombe. Ici, les Chinois choisissent généralement de faire inhumer leurs proches dans la section asiatique de nos cimetières. Ils doivent donc opter pour l'orientation qui y prévaut, mais ils ont perpétué la tradition de demander au prêtre (Fung sol master) de déterminer le terrain le plus propice à l'enterrement.
Les rituels observés après l'inhumation
Selon la tradition, la famille devrait passer les 49 jours suivant un décès à prier : c'est le délai après lequel le défunt joint les rangs des ancêtres. Pour des raisons pratiques, la plupart des familles endeuillées consacrent plutôt une journée par semaine, pendant sept semaines, à ce rituel. Ces prières ont lieu à la maison du défunt ou au temple où un autel est à nouveau érigé pour recevoir les offrandes de la famille au défunt.
Par la suite, en de nombreuses occasions, les familles se rendent sur la tombe du disparu pour partager un repas et porter leurs offrandes. Ces visites peuvent avoir lieu pendant tous les jours fériés, mais elles sont particulièrement importantes à l'occasion du premier de l'an, de la fête des morts - que les Chinois célèbrent en juillet - et à la date anniversaire du décès.
Par Huguette Giard (1995).
Source: M. Benoît Chagnon, thanatologue diplômé, Maison funéraire Aaron.
