La tradition congolaise un deuil collectif (suite)
Une société matrilinéaire
Pour comprendre les rituels Kongo face à la mort, il faut connaître deux caractéristiques majeures de cette ethnie. Tout d'abord, il s'agit d'une société «matrilinéaire»: la filiation se fait par la mère et non par le père. Ainsi, l'épouse ira vivre dans le village de son mari au début du mariage, mais elle y est en visite. Lorsque les enfants atteignent l'adolescence, la mère les ramène avec elle dans son village (celui de sa mère). Deuxièmement, la notion de famille est ici élargie: tous les hommes d'une communauté sont le père de l'enfant; toutes les femmes d'une communauté sont la mère de l'enfant. S'il doit y avoir préséance lors de cérémonies, c'est l'aîné ou l'aînée du clan qui agira comme père ou mère.

En principe, l'attitude des Kongo face à la mort est calme et sereine. Pour eux, on ne meurt pas, on change de vie. Pourtant, leurs rituels servent en grande partie à manifester extérieurement les sentiments douloureux que soulève toujours la mort d'un proche. Lors du décès d'un conjoint ou d'une personne très aimée, par exemple, certains dépriment au point de se suicider. C'est une demande d'amour pathétique, une sorte de rituel destiné à montrer l'amour que l'on a pour le défunt: les autres le savent et veillent - ils empêcheront le suicide.

Malgré une attitude philosophique face à la mort, les Kongo, comme tout le monde, ressentent de la tristesse lors d'un décès. C'est cette tristesse qui sera soulignée par les rituels. Elle sera plus marquée dans certains cas - s'il s'agit d'un jeune, par exemple, parce qu'il avait la vie devant lui et que la communauté perd alors un membre dont elle avait besoin. La tristesse est aussi beaucoup plus accentuée lorsque lapersonne décédée était un des piliers de la communauté. Inversement, on ne pleure pas lorsqu'il s'agit d'une personne âgée qui a bien vécu et qui a laissé plusieurs enfants et petits-enfants. On ne pleure pas non plus lorsqu'il s'agit d'un jumeau, même s'il est jeune, dont l'autre jumeau est en vie. On évite alors de pleurer pour ne pas blesser ou affliger celui qui reste, car pleurer l'un reviendrait en quelque sorte à pleurer l'autre... Dans de tels cas, on dit du jumeau décédé qu'il est «allé puiser de l'eau à la rivière».

Chez les Kongo, on porte le deuil sobrement : on arbore une tenue négligée (pas de vêtements neufs ou trop beaux). Dans la famille endeuillée - et ceci comprend l'épouse même si elle n'est pas de la famille - on se coupe les cheveux (dans certains cas, les femmes peuvent se contenter de défaire leurs tresses). Les femmes ne portent qu'un seul pagne, relevé au-dessus des seins, et les hommes, un pagne et une chemise. Un bracelet fait d'un morceau de tissu blanc ou d'une corde en fibres végétales est enroulé autour de l'avant-bras gauche, en signe de deuil. Ceux qui perpétuent les traditions ancestrales se mettent de la craie blanche sur les joues et les avant-bras.

La communauté en deuil
Lorsque survient un décès, on doit en faire l'annonce à tout le monde. Comme chacun doit mourir dans son village, c'est-à-dire celui de sa mère, on envoie alors une délégation faire l'annonce dans le village du père. Alors les hommes du village du père biologique, qui servent de père, font mine de se fâcher et se mettent à invectiver la famille de la mère, qu'ils tiennent responsable du décès de «celui auquel on tenait le plus», car c'est le sorcier du village de la mère qui était chargé de protéger le mort. Une fois cette colère rituelle terminée, on forme une délégation d'environ dix personnes, dont un vieux sage, (le père principal), qui se rendra au village de la mère. Là, ils sont reçus avec respect, on leur explique en détail les circonstances entourant le décès et on leur offre à boire.

Pendant ce temps, les amis se sont aussi rendus auprès de la famille en deuil. Toutes les délégations, sauf celle du père, apportent avec elles une contribution, en nature ou en argent, qu'ils remettront aux hommes et aux femmes qui sont liés par mariage à la famille du disparu (belles-sœurs et beaux-frères du défunt). Cette contribution sera chaque fois plus importante que celle qu'ils ont eux-mêmes reçue lors d'un décès précédent dans leur propre famille, cela afin de rendre ce qu'ils ont reçu et pour que la famille endeuillée soit redevable à son tour. Ces contributions sont nécessaires, car durant toute la période des rituels, la famille doit pourvoir aux besoins de tous les membres des délégations.

Si possible, le corps du défunt a été embaumé puis emmené à l'extérieur, sous une tente faite de branches de palmier, pour y être exposé. Graduellement, le corps sera revêtu de couvertures et de draps, souvent blancs, apportés par les délégations. Plus il y a de draps et de couvertures, plus le défunt était aimé ou important pour sa communauté. En fait, leur nombre mesure le prestige du défunt.

Les rituels au Congo
Pendant que le corps est exposé, les manifestations de tristesse - pleurs chez les femmes et gémissements chez les hommes - sont organisés rituellement. En effet, chez les Kongo, la tristesse est prise en charge collectivement par la communauté afin de diminuer la souffrance et l'angoisse des proches. Les rituels funéraires comportent des pleurs et des chants, entrecoupés de périodes où l'on rigole un peu avec des anecdotes concernant le défunt : on fait la fête, pour oublier. Lorsqu'un membre de la famille s'isole pour pleurer, c'est signe que la fête a assez duré. Alors, les rituels de chants et de pleurs reprennent, organisés par des femmes spécialistes qui savent animer les pleurs convenablement.

Ces rituels peuvent durer de un à quatre jours, c'est-à-dire suffisamment longtemps pour que tous les membres de la famille aient le temps de se rendre au village du défunt. Lorsque tout le monde est arrivé, trois ou quatre personnes vont creuser la fosse dans le cimetière (derrière la maison s'il s'agit d'un jumeau). Le mort est placé dans son cercueil, qu'il pouvait avoir en sa possession depuis plusieurs années, et l'on procède à un rituel spécial que préside le père aîné. Celui-ci s'adresse directement au mort qui s'en va « là où nous allons tous ». Il lui demande de s'exprimer immédiatement, si quelque chose ne va pas et sinon, de laisser tout le monde en paix dans l'avenir. Tous ceux qui assistent à la cérémonie peuvent prendre la parole et s'adresser au mort. À la fin, le père aîné s'adresse à nouveau au mort et lui dit : « j'autorise ton enterrement ». On se rend ensuite au cimetière où tous peuvent s'adresser une dernière fois au mort. Ensuite, chacun dépose de la terre sur le cercueil, jusqu'à ce qu'il soit complètement enterré.

Au retour, on se lave les mains et la famille du défunt offre à boire et à manger aux invités. On procède ensuite à l'inventaire des biens et c'est le père aîné qui choisit d'abord. Il peut prendre tout ce qu'il veut et il le partage ensuite avec sa communauté. Si le défunt laisse des dettes, c'est la mère qui en héritera parce qu'elle est responsable du décès. Le veuf ou la veuve sera par la suite soumis à un rituel très long destiné à rompre tous les liens avec le conjoint décédé afin de pouvoir ensuite évoluer de manière autonome. Ce processus peut durer jusqu'à un an et se termine par une purification. Le veuf est autorisé à marier la sœur de sa femme, si elle y consent, et de même, la veuve peut marier son beau-frère, s'il y consent.

Les rituels adaptés au Québec
Bien entendu, les Congolais vivant au Québec n'ont pas pu reprendre ces rites ici, faute d'un environnement adéquat et en l'absence des spécialistes nécessaires. Généralement, lors d'un décès, ils en feront l'annonce à toute la famille et se réuniront chez le plus proche parent du défunt pour offrir leurs condoléances et veiller très tard. Le samedi suivant le décès, tous se réunissent au même endroit et apportent une contribution. Les funérailles et l'enterrement se dérouleront le plus souvent selon les rites catholiques - embaumement, exposition au salon funéraire, funérailles et enterrement. Il n'y a jamais d'incinération. Au cimetière, seul rituel s'approchant vraiment de ceux de leur pays, ils se réunissent et s'adressent verbalement au mort. Ils jettent ensuite de la terre sur la tombe, mais ils n'attendent pas que celle-ci soit complètement enterrée avant de partir. Si un proche meurt au Congo et qu'ils n'ont pas les moyens de s'y rendre, les Congolais organiseront une veillée ici, chez un proche parent.

Par Marie-Andrée Dionne (1994).
Source: M. Gérard Buakasa, Ph.D. en sociologie, spécialiste en anthropologie africaine, membre du Groupe interdisciplinaire de recherche en anthropologie médicale et en ethnopsychiatrie (GIRAM) de l'Université de Montréal.