La tradition hindoue en relation avec l'âge des défunts (suite)
Mourir, c'est revivre
Pour les hindous, on ne meurt pas : on accède plutôt à une autre forme de vie. D'une vie à l'autre, l'âme évolue vers la lumière jusqu'à un stade suprême où elle ne fait plus qu'un avec le Maître, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle soit elle-même devenue lumière. Ce cheminement se réalise selon le karma de chacun.

Réincarnation et karma sont intimement liés. Par exemple, si un être humain - la plus haute distinction de la nature à laquelle il soit possible d'accéder - n'a pas été fidèle à son karma, il pourra régresser dans son cheminement et se réincarner en animal ou en reptile. Par contre, celui qui fait son devoir tout au long de sa vie, sans rien attendre en retour, celui-là fera un pas de plus vers la lumière, vers le Nirvana. Seuls ceux ayant accompli leur karma de façon exemplaire ne reviendront pas sur la Terre: ils seront devenus si purs qu'ils seront à jamais en union parfaite avec l'Être unique et lumineux.

Pour les adeptes de l'hindouisme, tout est déterminé dès la naissance et le corps est le véhicule de la destinée. La joie de vivre n'est pas bannie pour autant. Bien au contraire, le livre sacré appelé Shastra dit qu'il faut profiter de son corps faute de quoi l'âme ne sera pas vraiment en paix. L'âme et le corps constituent une union à l'intérieur de laquelle il faut respecter l'autonomie de chacun, mais où chaque partie dépend tout de même de l'autre : s'il arrive quelque chose à l'une, l'autre s'en ressent aussitôt. Dans ce sens, le véhicule revêt une importance équivalente à celle de l'âme. C'est pour cette raison, mais aussi parce qu'il s'agit d'une renaissance, que l'on prépare sa mort, tout comme on se prépare à une naissance, à un mariage et à chaque transition importante de la vie. Cette vie, les hindous la divisent en quatre étapes : l'enfance, l'adolescence, l'âge adulte et le troisième âge. Les rituels funéraires sont différents selon l'étape pendant laquelle la mort survient.

Les enfants et les adolescents
En regard de celles qui prévaudront pour un adulte, la mort d'un enfant ou d'un adolescent donnera lieu à des cérémonies funéraires minimales : les jeunes, en effet, demeurent encore si près de Dieu qu'il n'y a pas lieu de procéder à des rituels purificateurs. La famille n'en ressent pas moins une grande peine - plus le disparu approche de l'âge adulte, plus la souffrance est intense -, mais l'on se dit qu'il est si difficile de voir souffrir un jeune que son décès constitue une libération. Par ailleurs, tout en gardant en mémoire que le départ de l'enfant ou de l'adolescent était inscrit dans sa destinée, on sait qu'il y aura pour lui un recommencement et on espère que sa prochaine vie sera meilleure.

Concrètement, lors de l'annonce du décès, toute la communauté - qui fait pratiquement partie de la famille, principalement dans les villages où l'on occupe la même demeure de génération en génération -, se rend à la maison des parents, d'où l'on forme un cortège. La famille en sort alors, en portant le corps de l'enfant ou de l'adolescent posé sur un morceau de tissu tendu par deux bambous. La procession se met en marche vers la rivière ou le fleuve et pendant tout le trajet, on entend les pleurs des proches et on répète en cœur le nom de l'enfant suivi de l'expression Ram nam satya hai, signifiant : la Vérité réside dans le nom de Dieu, croyez en la Vérité. Dès que le cortège atteint les abords du cours d'eau, une fosse est préparée pour y recevoir la dépouille, qui y est déposée immédiatement. Après l'enterrement, chacun retourne à la maison, sans autre cérémonie. Pendant les jours suivants, les membres de la communauté visitent la famille éprouvée. Ils lui présentent leurs condoléances, lui offrent leur aide et lui apportent de la nourriture.

Au Québec, les cérémonies relatives au décès d'un jeune sont également réduites à leur plus simple expression, soit à l'inhumation en terre dans un cimetière. Pendant quelques jours, tout comme en Inde, les proches se rendent auprès de la famille pour la réconforter.

Les adultes
Quand une femme mariée apprend le décès de son mari, elle enlève immédiatement ses bijoux, les brise et enfile un vêtement de couleur blanche, car c'est la couleur marquant le deuil chez les hindous. S'il s'agit plutôt du décès d'une mère, le mari et tous les hommes de la famille, à l'exception des enfants, se font raser les cheveux et s'habillent de blanc. C'est donc souvent au barbier qu'incombe la responsabilité d'annoncer la nouvelle de la mort à toute la communauté. En Inde, en effet, le barbier fait partie du cercle des messagers du village, car il se rend dans chaque maison pour couper les cheveux des hommes.

Une fois les proches réunis chez la personne défunte, le prêtre prononce une prière destinée à calmer son âme. Le cortège funèbre est formé dès après et la marche jusqu'à la rivière ou au fleuve se déroule de la même façon que pour un enfant ou un adolescent. Le corps est alors nettoyé dans le cours d'eau, puis frotté à l'aide d'un mélange de bois de santal et d'épices, de sorte que la dépouille ainsi parfumée prend une coloration jaunâtre. On enveloppe enfin le défunt de tissu blanc et on le place sur le lit de bois préparé à cet effet.

Cela fait, le prêtre récite la Shloka, une prière par laquelle on demande à Dieu de faire en sorte que l'esprit du défunt reste calme et qu'on lui pardonne, le cas échéant, d'avoir manqué à son devoir. Avant d'enflammer le brasier, le fils de la personne défunte procède à la cérémonie du Kapal Kria, qui consiste à percer la tête du mort à l'aide d'un bambou, ceci afin de s'assurer que toute l'énergie restant dans la dépouille est bien évacuée. C'est alors que le fils allume le bûcher. Les cendres, laissées sur place, seront emportées au vent ou dans le courant du fleuve.

La famille rentre chez elle et observe le Dasvent, soit la période de grand deuil, pendant laquelle on mange de façon frugale. S'il n'y a pas de visite pendant les dix premiers jours de cette période, c'est que l'âme du défunt n'a pas encore quitté la maison. Les proches viennent présenter leurs condoléances entre le dixième et le treizième (terhin) jour suivant le décès et la petite réception qui suit le treizième jour, à laquelle les gens sont conviés à manger, marque la fin du Dasvent.

Douze mois après le décès, soit à l'occasion du Barsi, un prêtre vient à la maison manger au nom du défunt et de tous les ancêtres de la famille. À chaque année, par la suite, la famille assiste à un repas communautaire où un prêtre est convié à manger au nom de tous les ancêtres du village. Cela se passe pendant la période dite du Sradh, laquelle s'échelonne sur environ deux semaines, à la fin du mois d'août et au début du mois de septembre.

Pour savoir dans quelle forme la personne disparue se réincarnera, on forme un petit monticule de sable dans la maison, à l'endroit où se trouvait le corps avant d'être transporté pour les cérémonies funèbres, et on le couvre d'un tamis. Le lendemain matin, la personne la plus âgée de la famille scrute la forme que le sable a prise pendant la nuit et en déduit quelle sera la forme de la réincarnation.

Au Québec, il n'y a pas de cortège funèbre entre la maison et le lieu de sépulture. La famille et les proches sont plutôt invités à se rendre au salon funéraire, où le corps est généralement exposé une journée, sans être embaumé. On autorise l'embaumement si, pour une raison particulière - comme l'arrivée imminente d'un proche venant de l'Inde -, le corps doit être exposé plus d'une journée. Le corps est incinéré immédiatement après l'exposition et, selon le souhait de la famille, les cendres sont enterrées, déposées dans une niche d'un columbarium ou répandues au vent, près d'un cours d'eau. Le repas de commémoration de la période du Sradh se déroule ici au temple hindou.

Les personnes âgées
Pour une personne ayant atteint un âge très vénérable, les rituels sont sensiblement les mêmes que pour tout autre adulte, sauf qu'ils ne sont pas empreints de tristesse. Ainsi, le décès d'une personne âgée donne lieu à une véritable fête. Le cortège funèbre lui-même prend l'allure d'un défilé très musical et très coloré, où l'on distribue même de la nourriture. On se dit que «l'ancêtre» a traversé toutes les périodes de la vie, qu'il a connu le bonheur d'avoir des enfants et des petits-enfants, bref, «qu'il a vécu sa vie»... Et l'on demande à Dieu d'accorder à chacun ce même privilège.

Par Huguette Giard (1997).
Source: Dr. Uma Shankar Srivastava président, Fondation Bharat Bhavan (Maison de l'Inde).