La tradition latino-américaine très démonstrative (suite)
Des manifestations religieuses nombreuses et expressives
Comme une majorité de Québécois francophones, les Latino-Américains sont catholiques. Ils manifestent cependant leur foi de façon bien plus visible et ils saisissent toutes les occasions pour l'exprimer ouvertement. C'est que pour les Latino-Américains, vie religieuse et vie sociale sont intimement liées.

D'abord, certaines des fêtes qui leur sont propres donnent lieu à des offices religieux, à des défilés imposants, à des veillées de prières, ou à toutes ces manifestations à la fois. Il s'agit, par exemple, de la grande fête de la Vierge de la Guadalupe, vénérée par tous les Latino-Américains. De plus, chacun souligne à tous les ans l'anniversaire du saint patron, de la sainte patronne ou d'un saint martyr de son pays d'origine. Par exemple, à tous les mois d'octobre, les Péruviens forment une longue procession en l'honneur du Seigneur des miracles et à chaque année, les Salvadoriens participent à la fête instituée en l'honneur de Mgr Roméro, assassiné en 1980 pour des motifs politiques.

Par ailleurs, les Latino-Américains observent un grand nombre de rites catholiques dont plusieurs ne sont plus guère observés par les Québécois francophones. Ainsi, en plus d'assister assidûment aux messes de Noël, du Nouvel an et de Pâques, nombreux sont ceux qui respectent les traditions relatives à l'Avent, au Carême, au Mercredi des cendres, etc. En outre, bien des Latino-Américains soulignent encore la Pentecôte par une veillée de prières se déroulant à l'église, de minuit à sept heures, laquelle est suivie d'une fête, comme c'est le cas après toutes les manifestations religieuses.

Enfin, comme chez les Québécois d'origine, toutes les étapes importantes de la vie, comme les baptêmes et les mariages, se déroulent selon les rites religieux prescrits par l'Église catholique. Toutefois, chez les Latino-Américains, chaque manifestation religieuse constitue en même temps l'occasion d'une réunion, voire d'une fête populaire. Et l'ambiance de la fête est à l'image de l'ambiance déjà créée pendant la cérémonie religieuse. En effet, il est dans les mœurs des Latino- Américains d'entrecouper les célébrations religieuses de témoignages et de pièces musicales entraînantes, lesquelles constituent en quelque sorte un prélude à la fête.

Cette façon de faire marque toutes les cérémonies religieuses, y compris, comme nous le verrons ci-après, celles qui sont propres aux traditions funéraires.

Des moments tragiques
Pour les Latino-Américains, la mort revêt un caractère dramatique : les endeuillés ne se résolvent à l'admettre qu'avec le soutien exceptionnel de la famille et de la communauté et en se raccrochant à la religion catholique, selon laquelle il y a une vie dans l'au-delà. Dans le processus d'acceptation d'un décès, la famille observe rigoureusement certaines traditions. Celle-ci peut être profondément déçue si les choses ne peuvent se dérouler de la manière prévue, ce qui se produit forcément en dehors de sa terre natale.

Ainsi, dans leur patrie, les Latino-Américains attachent une grande importance à la prière du prêtre et de la famille au chevet du mourant. Cette prière peut avoir lieu à la maison ou à l'hôpital, mais les proches éprouvent une grande tristesse si celle-ci n'a pas lieu selon la tradition, en raison, par exemple, d'une mort accidentelle ou encore de l'absence du prêtre. Or, souvent au Québec, le prêtre ne peut pas se rendre au chevet d'un mourant.

Par surcroît, une fois le décès survenu, la rapidité avec laquelle la famille doit se séparer du corps chagrine les immigrants Latino-Américains. Chez eux, les proches restent d'autant plus longtemps auprès de la dépouille que souvent, en particulier dans les campagnes, l'exposition a lieu à la maison : la famille demeure auprès du défunt, le touche, pleure, lui parle et prie pour lui en permanence. L'idée de la séparation ultime s'imprègne donc peu à peu chez les personnes en deuil. C'est pourquoi certains Latino-Américains qualifient d'inhumaine la pratique québécoise très stricte, notamment dans les hôpitaux, à l'effet de transporter le corps à la morgue le plus rapidement possible.

Au salon funéraire
Comme l'inhumation n'a pas lieu dans les 24 heures suivant le décès, la Loi québécoise exige que le corps soit embaumé. Même si cette façon de faire n'est pas répandue dans leur patrie, elle ne heurte pas les Latino-Américains qui considèrent souvent que les morts ont ainsi meilleure apparence. Ce sont des questions économiques qui gênent davantage les membres de cette communauté. En effet, seules les familles fortunées, voulant laisser le temps à la parenté venant du Sud d'arriver au salon funéraire avant le service funèbre, peuvent assumer le coût d'une exposition d'une durée de deux ou trois jours. Toutefois, une vaste majorité doit se limiter à une exposition d'une journée, ce qui est bien peu, eu égard aux traditions.

De nombreuses gerbes de fleurs ornent généralement le salon funéraire et de nombreuses cartes y sont déposées : cette coutume qui tend à disparaître chez les Québécois francophones demeure bien ancrée dans la communauté latino-américaine. Dans le cercueil lui-même, en plus du traditionnel chapelet déposé dans les mains de la dépouille, les proches ajoutent fréquemment des souvenirs du défunt ou encore, des objets qu'il appréciait ou qui le caractérisaient.

La messe célébrée pendant l'exposition de la dépouille en Amérique latine est ici remplacée par une célébration de la parole constituée du témoignage de la famille, du prêtre, ou des deux. Au salon funéraire, c'est dans une atmosphère empreinte de tristesse que la famille se recueille auprès du défunt et qu'elle récite, avec les membres de la communauté, le chapelet, les prières d'usage dans le pays d'origine et des prières rappelant spécifiquement la personne décédée. Des musiciens installés en retrait entonnent pour leur part des airs du pays ou des chansons évoquant la vie du disparu, recréant une ambiance entraînante, laquelle alterne avec les périodes de recueillement.

À l'église
Tous les gens de la communauté qui connaissaient le défunt se font un devoir d'assister au service funèbre célébré à l'église, lequel se déroule selon les rites observés par les catholiques en pareille circonstance. Les différences avec le service funèbre des Québécois d'origine sont donc strictement d'ordre culturel.

D'abord, les Latino-Américains choisissent une église où l'office peut être célébré en espagnol. Si la famille endeuillée a connu un mariage mixte, elle demande parfois que le service ait lieu dans les deux langues. Encore ici, des témoignages et des chants entraînants, parfois même à saveur politique, mais rappelant toujours le caractère distinctif de la personne décédée ou évoquant son pays, ponctuent la cérémonie. Pour les Latino-Américains, le temps consacré à ce service ne devrait pas être compté et ils sont troublés par le fait qu'au Québec, une cérémonie funèbre se déroule selon un horaire prédéterminé.

Au cimetière
Sauf dans le cas où la dépouille est inhumée dans son pays d'origine (ce qui se produit parfois si le conjoint repose là-bas), l'assistance se déplace au cimetière après le service pour la prière finale, ou prière d'adieu. Comme c'est le cas à maintes occasions, la famille s'attend à ce que celle-ci soit prononcée par l'officiant et elle est fort déçue lorsqu'il ne peut satisfaire à cette demande, ce qui se produit régulièrement ici.

Le corps est ensuite inhumé en terre : les Latino-Américains ne recourent à l'incinération et à la disposition des corps ou des cendres dans un mausolée que pour des raisons économiques. Cette situation demeure exceptionnelle et attriste l'entourage de la personne décédée qui éprouve alors le sentiment de ne pas avoir respecté les traditions.

Pour les membres de cette communauté très catholique, le choix du cimetière ne présente ici aucune difficulté ; ils optent souvent pour le plus proche cimetière catholique où un représentant peut les servir en espagnol. Un monument funéraire est généralement érigé sur les lieux de la sépulture, comportant l'inscription du nom de la personne inhumée ainsi que la date de sa naissance et celle de son décès.

Après l'inhumation, les gens retournent au salon funéraire pour partager un repas avec la famille éprouvée. Cette réunion prendra un caractère plus intime si le repas est offert dans la maison familiale, mais dans les deux cas, la présence de l'officiant à la table est ardemment souhaitée.

Pendant et après le deuil
En Amérique latine, les cérémonies funéraires sont suivies d'une neuvaine pendant laquelle une messe est célébrée quotidiennement pour le repos de l'âme du défunt. Cette coutume, difficile à respecter ici, est remplacée par un chapelet récité à tous les jours par la famille éprouvée pendant la semaine suivant le décès. Une seule messe est célébrée au terme de cette semaine de prières.

Pour les proches, la durée du deuil n'est l'objet d'aucune prescription. Celui-ci peut durer jusqu'à une année au cours de laquelle, tout comme c'est le cas à l'occasion des rituels funéraires, les femmes portent au moins un vêtement noir et les hommes arborent un signe indiquant qu'il y a eu mortalité dans la famille. Pendant cette période, les personnes en deuil peuvent assister à des mariages ou à des fêtes, mais elles s'abstiennent habituellement de danser, de chanter ou de boire, bref, de célébrer.

En Amérique latine, la tradition de rendre un vibrant hommage aux morts à l'occasion de la Toussaint prend l'aspect d'une véritable mobilisation communautaire aboutissant au cimetière. Cette coutume y est d'autant plus vivace que là-bas, le premier novembre est jour férié. Ici, comme les gens travaillent ce jour-là, cet hommage aux défunts est souvent réduit à une simple visite individuelle au cimetière.

Finalement, les Latino-Américains perpétuent très longtemps le souvenir de leurs morts en faisant célébrer de nombreuses messes commémoratives. Celles-ci ont lieu un mois, puis six mois après le décès et par la suite, à la date anniversaire du décès, parfois pendant plusieurs années. Ils apprécient que la famille y assiste, peu importe le temps qui s'est écoulé depuis le décès.

Par Huguette Giard (1999).
Source: M. Raoul Garcia, prêtre-curé, paroisse Sainte-Cunégonde.