Crédit image : ©TRUNG TRUONG, Chanh (2010). « Après », aquarelle et encre, tirée de Le chant du deuil. Voir note 4.
Cohabiter 15
{Deuxième d’une micro-série sur la création}
Créer n’est pas l’apanage des créateurs désignés. Créer n’est pas non plus uniquement associé aux éclairs et aux filons de créativité, tout enthousiasmants soient-ils. Mais alors, que signifie « créer »? Quels efforts implique-t-il? Quels éléments fabriquent le parcours de création? Sous quel élan de fond? Et quel rapport ce parcours entretient-il avec celui du deuil? Comment s’entremêlent-ils? Enfin, en quoi la ritualité peut-elle soutenir et même galvaniser ces parcours?
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« Un mot est un gouffre sans fond. »
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«…Vaut la peine de…» Qui d’entre nous n’a pas entendu ou lancé cette expression, sous tant de variantes, dans tant de contextes? Tel geste résolu, telle prise de risque, voire le dessaisissement d’une idée préconçue peuvent « en valoir la peine », dans la perspective d’un avenir plus harmonieux que le présent. Il arrive aussi que, par cette locution, l’on veuille nous persuader de persister alors que nous oscillons sur la brèche d’un inespoir. Il se peut encore que, en le murmurant pour soi-même, nous cherchions la force d’assentir à une exigence qui nous semble démesurée lorsque la lassitude, le poids d’une faiblesse ou l’impression de manque d’horizon nous empoignent.
« Cela en vaudrait-il la peine? ». Il est ainsi de ces énoncés interrogatifs qui résonnent en cascades de musicalités, les instruments étant laissés au choix de chacun. Mais en quoi « cela » en vaudrait-il vraiment la peine ? Qu’y a t-il dans le pari de « prendre la peine de » pour que nous mettions en jeu quelque chose par ailleurs important?
Cette musique nous entraîne dans des trouvailles à propos du sens, logées dans le vaste champ de la création arpenté par les mortels. Cela, oui, en vaudrait la peine. Et d’abord, simplement par l’effort qui en émane. Lisons ce qui suit en connivence avec le travail qu’opère le deuil, qui nous « nous dénoue et nous dénude », comme il nous solidifierait.
« “Effort” semble soudain le mot qu’il faut /dur labeur, travail sans trève /
comme acquérir les bases d’une grammaire /se frayer un chemin dans une logique inconnue
c’est la terre en travail qui produit le diamant
Ici, sur ce rivage anonyme, connaissant l’ouvrage /qui sont les ouvriers? qui les découvreurs? /
la réalité opère — des prodiges? ouvrer-ouvrir
les anciens signes montent du matin /le crâne s’emplit et se vide avec la marée /
énergies ramassées, le premier acte
côte rocheuse, rocailleuse, vents rudes
le langage nous dénoue, nous dénude
province de roc, racines — et lumières. »
Kenneth WHITE3
Ouvrer-ouvrir, une nécessité intérieure le réclame, avec humilité, dans le foisonnement secret des alliances. Axé sur la perception qui se distille en récit intérieur et en représentations mentales de mieux en mieux élaborées, créer se passe de prétention. Ici, même au travers des flots autodestructeurs du monde, le deuil rassemble des matériaux symboliques épars qui nous intiment ceci : survivre, parfois pour vivre —mieux vivre —, c’est délibérément arpenter les territoires de la matière, de la nature, de la sensibilité, de l’esprit.
C’est que peine et effort nourrissent allègrement la propension créative qui s’amène souvent sans crier gare. L’une et l’autre en colorent les figures, au propre comme au figuré4.
Créer, ce serait quoi, au juste?
Réserves et balises pour le deuil
Efforçons-nous donc de (re)visiter l’idée même de création.
Dans l’esprit de la proposition d’ouverture évoquant « la coloration de toute une attitude face à la réalité extérieure », peut-on en peaufiner le sens? Le socle de la définition privilégiée pour la présente micro-série de textes se retrouve chez Hannah ARENDT, qui allie liberté et création : « Appeler à l’existence quelque chose qui n’existait pas auparavant. »
En d’autres mots, créer, c’est faire émerger, et par conséquent, s’engager à prendre soin de ce qui apparaît.
Là, pourtant, on m’autorisera une nuance en regard de ce qu’en formule la grande philosophe, lorsqu’elle poursuit : « [Appeler à l’existence quelque chose qui n’existait pas auparavant], qui n’était pas donné, même pas connu comme objet de connaissance ou d’imagination, et qui donc, strictement parlant, ne pouvait être connu5. » Nuance dans la mesure où la pente proposée nous amènerait de nos jours à glisser trop aisément vers l’équivalence de « création » à « nouveauté » et à son statut social valorisé. Nous nous tiendrons aisément sur le palier de cette nouveauté qui semble faire l’unanimité dans les définitions courantes et communément admises de la création : réussie et reconnue.
A contrario, et plus précisément, ma réserve s’appuie notamment sur ce à quoi renvoie Didier ANZIEU : « La création [communément entendue, LDA], c’est l’invention et la composition d’une œuvre, d’art ou de science, répondant à deux critères : apporter du nouveau (c’est-à-dire produire quelque chose qui n’a jamais été fait), en voir la valeur tôt ou tard reconnue par un public. Ainsi définie, la création est rare6. »
Effectivement, vue sous cet angle, la création est proprement exceptionnelle. En outre, elle serait alors encline à être élitiste, réservée aux happy few, rompus aux techniques sophistiquées et aux circuits patentés de diffusion. On est aussi en droit d’interroger le caractère paradoxal d’une telle acception, si l’on considère le travail que le deuil réalise à notre insu. Attardons-nous à en démontrer la notion.
• Premier argument. Au creux de la signification que je privilégierai, cette nouvelle existence qui advient ne concerne que peu la nouveauté, réelle ou présumée, en regard du connu ou d’une quelconque jauge externe d’innovation, cette étoile de notre fascination à ce chapitre. Elle n’a tout simplement pas besoin de justification, de comparaison, comme on l’a vu pour la résilience qui passait outre l’affichage (Récit intemporel de cimetière 21) ou pour la ritualité contemporaine (Cohabiter 9, “Nouveaux” rites... »). Effectivement, le « connu » pose déjà la question de ladite connaissance, et, en prime, aux yeux de qui : connu ou inconnu de la part de qui? L’inconnu est vaste et multiforme, à commencer par le fait même de l’existence et de ses modulations entre les pistes balisées, empruntées souvent de longue date par nos devanciers. Et que dire de tous ces chemins marqués d’inédits et d’inaperçus ou de non-existant auparavant, de toutes les “première fois” qui émaillent nos existences? Le non-connu l’est aussi simplement parce que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes, en dépit de nos efforts d’investigation. Bref, l’inconnu nous excède.
De plus, si l’on considère l’angle de l’œuvre, ici suggérée, laquelle, pour être estampillée « création », suggérerait le jamais vu et l’inusité, il nous faut aussi tempérer la surcharge de l’originalité absolue. En effet, si l’on fouille quelque peu, on constate que, en le sachant parfois plus ou moins consciemment, nous puisons dans le patrimoine civilisationnel et nous en aménageons les traces archétypales, si bien que c’est la combinaison imaginée dans l’acte de réunir divers d’éléments qui peut être inédite. Il est d’ailleurs typique que maints hérauts de l’originalité méconnaissent leurs sources ou fassent silence sur leurs « emprunts ». Néanmoins, toute imagination est par essence imprégnée de non-apparu, non-perçu, jusqu’au moment où ses émanations prennent forme, toujours porteuses de fraîcheur pour qui les génère, comme une sorte d’éternel (re) commencement.
Cette logique nous fait également dire que chaque deuil est unique. Le deuil, comme la création, comporte des matériaux propres à chaque personne, certes, mais les phénomènes auxquels ils donnent lieu sont reconnaissables et repérables dans un processus. C’est ainsi que nous ne pouvons pas reconnaître sans d’abord connaître, ce qui implique un effort de relativisme sur notre propre originalité et sur le diktat qui la donne comme étalon-or.
Alors, créer? Ce que nous mettons en œuvre est une forme d’altérité — de mouvement, de différence en regard des acquis et des habitudes, de variation des perceptions — eu égard à notre personnalité et à notre mode habituel d’expression ou de réaction : effectivement, une coloration autre du regard sur l’existence. Et le deuil y est éminemment propice.
Les coloris autres de notre regard sur le monde, nos proches et le quotidien ne signifient pas nonplus que nous soyons « transformés » par cette création (non plus que nous transformions… le monde!). Plutôt, le sens que nous attribuons à notre expérience revêt une teinte dans une palette que nous n’empruntions pas, ne serait-ce que ténue. Et qu’un.e autre la décèle et la reflète raffermit cette tournure qui trace sa voie. Nul besoin de public, même si ce constat peut sembler insensé pour quelque adepte de la renommée. Justement.
• Second argument. Ce qui vient à l’esprit comme automatisme en évoquant le terme « créer » serait le souci de laisser des traces. Je reviendrai sur le mouvement de fond qui y préside. Empreintes, donc, même éphémères, et non nécessairement perçues comme telles. Traces néanmoins d’autant plus éphémères qu’elles sont déposées dans le brouillard que génèrent les flux sociaux de plus en plus syncopés, rapides, insistants, soulants, qui commandent compétition et stratégies sophistiquées de la part des aspirants gagnants qui y trouvent leur raison d’exister.
En dépit de ces freins associés à la temporalité fragile, et peut-être à cause d’eux, le fantasme de l’image qui assure la notoriété, mieux, la renommée, a manifestement la dent dure. Et sa sœurette, la renommée posthume, a la mâchoire plutôt discrète et tenace. Cela nous mène à un autre aspect qui nous rend circonspects sur l’éclat, si ce n’est le blingbling qui peut entourer à l’occasion les « créations » socialement patentées.
Il arrive parfois que la création entendue comme un étendard narcissique devienne une forme de compulsion productrice, quantifiée, monétarisée, aussi désordonnée, sinon davantage que le désordre introduit par la mort. Et surtout, dans le droit fil de la mystification concomitante des « créateurs », elle risque de s’aveugler sur le prix de cette création-récupération dans les circuits marchands, lorsqu’elle se pratique dans l’hypernarcissisme : ainsi, il se peut que la convention molle portée sur le « génie créatif » (pour employer une expression superfétatoire) méconnaisse le tort qu’elle inflige aux victimes souvent pudiquement désignées comme collatérales. De la sorte, regardant ailleurs, l’on dénombre bien peu les cadavres symboliques qui jonchent la route de ceux et celles qui veulent s’immortaliser à toute force et laisser leurs fameuses traces en déblayant férocement celles des autres, et qui se rient souvent de la mort, perclus d’angoisse7.
Nous nous tiendrons donc ici loin de l’obligation à la célébrité magnifiée dans les officines médiatiques, en considérant davantage la lumière nimbante que le lustre somptueux et somptuaire.
Bilan? La création, dans le sens primordial de faire advenir et déjà, dans l’esprit de composer avec les limites, s’emmaille avec toute sensation d’être au monde et au-dedans, comme le concluait le Cohabiter dans le rite 14. Il n’empêche de se demander d’où émane la propension à faire sortir du néant un univers, si ténu soit-il, et à l’offrir au monde, ne serait-ce qu’à son environnement intime, en ces jardins secrets, les nôtres ou ceux de nos proches. C’est pour cette raison que, tout en ne discréditant pas l’œuvre concrète, bien au contraire, je prierais les lecteurs de garder à l’esprit la création comme émergence d’une autre perception, présidant à la naissance d’un état d’être inconnu de soi, du sentiment d’avancer le mieux possible en cohérence avec soi-même8, même cahin-caha.
D’où provient le désir de créer?
L’épreuve qui nous suggère que la vie vaut la peine… et le temps de son assimilation
À le sonder, on s’aperçoit combien le sentiment que « LA VIE vaut la peine d’être vécue » repose sur une perception ardente, directe, de la vie elle-même. Répétons-le, sur la sensation d’être au monde. Cette sensation loge — mais pas toujours, ainsi que de fois en savourant un bonheur —dans le sillage d’une épreuve, sous une multitude de variantes, parfois externes, parfois internes : une déconvenue plus conséquente qu’il n’y paraît de prime abord, l’irruption soudaine d’un obstacle qui brime un projet ou handicape un habitus, le désarroi épouvanté par exemple de devoir composer avec des collatéraux prédateurs et certes, le sentiment déroutant d’un flot souterrain de sentiments obscurs qui peuvent nous étouffer.
Ces variantes des réalités éprouvantes se trouvent ravivées par la perte irréversible d’un lien chéri, d’un présence aimée.
Dans toutes ces occurrences, créer au sens de faire advenir quelque chose qui cherche sa propre existence acquiert une portée vitale. En quoi ? Créer nous fait alors transposer plus ou moins clairement un mal-être diffus. Si possible avec une main secourable, concrète ou métaphorique, l’on se hisse en tâtonnant hors de ce qui peut être reçu comme une avalanche de malheurs. Lorsque le malheur nous rend apeurés, hésitants, inutiles et maladroits, ne pas s’y attarder trop longtemps, ou exclusivement requiert déjà un effort considérable.
Le jeu en vaut la chandelle, car la création germe en souterrain, même si nous l’ignorons. Ce serait même son passage obligé. Ainsi, en transposant cette affliction dans la mise au monde d’une quelconque initiative, si modeste soit-elle, on peut du même coup sublimer les émotions ou les faire dériver vers une forme plus liante, surtout lorsqu’elles sont veinées d’agressivité ou de culpabilité plus ou moins confuses, si assombrissantes.
Ce puits d’aération expressif en vaut la peine au temps présent puisqu’ainsi, nous évitons instinctivement de mourir de douleur et d’angoisse. Douleur et angoisse imparables, associées à une sur-identification à l’autre décédé, ce cri obligé, tel le resserrement réactif d’un lien qui s’arrache à notre empirie. Cette sur-identification, cette recherche éperdue de l’autre, nous devons toutefois décider de la restreindre, mais pas seuls. Pourquoi? Pour qu’elle demeure temporaire, même si l’on n’a pas alors idée qu’elle deviendra un jour un souvenir ému de notre initiation à ce deuil-là. Et par la suite, ferment de gratitude pour cet apprentissage. Les regards des autres, par-delà les vicissitudes, demeurent alors des points d’arrimage essentiels.
Car si l’on ne devient qu’une âme en peine, grande est l’inclinaison subreptice à rejoindre l’autre du côté de la mort, summum d’une identification qui abuse de son pouvoir. On peut en effet y répondre dans un passage à l’acte, fiévreux, violent, par définition impensé. Et aussi, de manière moins abrupte, mais si délétère dans la fascination morbide, en soi fusionnelle et périlleuse : par exemple, se replier longtemps dans sa tristesse, n’en référer qu’à l’être disparu, ne s’intéresser qu’à ce qu’il laisse9, bref, se définir uniquement comme endeuillé.e. Car de fait, refuser sur un temps long d’admettre la mort de l’autre en fantasmant de demeurer en union avec lui ou avec elle s’avère une piètre voie au deuil, on le constatera au prochain texte.
Créer requiert donc de temporiser. Faire un effort minime qui offre au temps les chances de nous poser : déplier ce qui se passe en soi et à l’extérieur de soi (pleurer, tempêter, s’émouvoir en sursaut, consentir à une rencontre groupale, communautaire et à l’écoute réelle); ouvrir les corolles de nos “impressions” (douter, flotter dans l’indécision, s’étonner du vol d’un oiseau, imiter, même timidement, une bravoure qui se donne à voir); laisser ces impressions se déposer (respirer à fond, fermer les yeux, rejoindre un lieu de plénitude); considérer les tenants et aboutissants (crayonner, laisser résonner ce que révèlent les labeurs de nos devanciers civilisationnels); et sans que ce soit à l’agenda, déjà soupeser et ordonner ce qu’il importe de garder pour notre gouverne.
S’étonnera-t-on de trouver dans ce processus le déroulé rituel? Il peut s’exercer au quotidien lorsque nous consacrons quelque moment à nous concentrer sur le rythme du corps et ce qui en émane, à nous laisser interpeller par une évocation de l’autre, des autres qui ne sont plus, à laisser parler les paysages, la musique, un livre. Une rencontre. Des liens réitérés ou nouveaux. Car le rituel peut également se retrouver séquentiellement si l’on sort de chez soi, consentant à sourire d’une douce bousculade de notre torpeur givrée, à écouter ce que la culture vient assagir et organiser, dans son apparent bric-à-brac, elle qui se fie sur les savoirs issus de tant d’expériences.
Nous découvrons alors que, loin du maniérisme, le rituel implique attention et concentration sur ce qui se trouve au présent.
En d’autres termes, s’esquisse un effort auquel on peut d’abord rechigner, mais auquel on accorde peu à peu sa confiance, ne serait-ce qu’au regard de la sensation et du sentiment de mobilité : se mouvoir sous tant de rythmes et se mobiliser dans son temps. Oui, temporiser? Certes, vivre intensément l’émotion, puis s’efforcer de suspendre la première réaction, même légèrement, pour ensuite moduler l’effet produit avec les autres dynamiques qui sont à l’œuvre, hors de nous. Ce n’est pas là qu’affaire de tempérament, mais d’ascèse féconde. Cette prise de distance comme compagne du vécu intense requiert donc quelques minutes, heures, jours, voire plus. Tellement plus.
La création, comme le deuil, travaille par conséquent d’abord en silence. Après l’atterrement, le refus, la réclusion, après la tristesse crue et l’impression de dissolution de l’énergie pour mettre un pied devant l’autre, après donc le passage à vide, parfois, justement, de peine et de misère. (On n’a pas toujours idée de ce que cette expression véhicule.)
Créer implique ainsi de se sentir peu à peu bien vivant, même étonnamment, en petites lampées. Et, en dialogue mystérieux, créer nourrit tout autant ce sentiment.
Il ne s’agit donc pas tant d’une accession à un stade quelconque. Plus réalistement, il s’agit d’une longue piste en soi créatrice de sentiment de présence pour qu’un acte créateur se mette éventuellement en chemin sans que cette mise en marche soit dotée d’un objectif de performativité et encore moins de résolution d’un problème. À cet égard, soyons avertis : créer n’est pas une « issue » au deuil, pas davantage que l’objet d’une prescription. Et le deuil ne rend pas nécessairement créatif au sens commun. De même, il est de ces créations désignées dans le deuil qui ne présument pas de l’absence de fortes complications.
En somme, aucune de ces voies n’est royale.
L’épreuve de la limitation, clé en soi et dans l’expérience de tout deuil
En effet, les épreuves énumérées plus haut inaugurent dans l’âme la probabilité du deuil d’un ou de plusieurs êtres. Pourtant, moins évidentes que ce dernier, ou plus métaphoriques, elles concernent autant l’altération ou l’extinction de significations qui alimentent au plus profond de soi le désir d’être. « D’être avec » aussi. Et parmi. Devant cette altération, cette extinction de signifiants, bien réelles, nous apprenons à consentir parfois à ce que l’on désigne du beau mot de “renoncement”. Renoncer, mais à quoi ? Certainement pas renoncer à vivre et à activer ce qui requiert de bouger en nous, ce qui nous permet de nous déployer sereinement. En cela, l’effort de vigilance et d’attention aux signes du vivant peut remailler le tissu abîmé.
Les défis identitaires engendrés par l’altérité… qui nous altère
On pense en tous ces cas aux entames du sentiment d’identité. Identité? Elle consiste à se sentir “un”, unifié, intégral, bien avant de se sentir unique, singulier et différent des autres, comme on l’entend couramment (et qui soutient l’idée d’une création panachée... et stressante). Cette identité à double versant est conférée par ce qui est déterminant dans nos existences : les liens humains sécurisants et toniques, les activités et lieux afférents, le travail et ses implications, une vocation d’amélioration du monde, voire un projet teinté d’omnipotence — à l’occasion nécessaire à son amorce. Au fond, le sentiment d’être soi repose en bonne part sur la contribution de « tout ce qui n’est pas soi », essence de l’altérité10, laquelle nous forge éminemment. L’humain appartient ainsi à un ensemble qu’il cherche à comprendre et à harmoniser, par exemple en interrogeant ce qui distingue et relie le beau et le laid, la nature et la culture, la souffrance et la joie, l’intérieur et l’extérieur; par exemple également en distinguant entre les injonctions comportementales variables, situées en leur période sociologique, ET les lois secrètes qui renvoient au sacré. La tâche n’est pas mince.
Cet ensemble entrecroisant identité et altérité forge ce qui vaut d’être vécu, en un mot, la signification de nos existences. Cette signification est bouleversée et ébréchée par cause d’altérité perturbatrice, d’où qu’elle provienne, décès ou pertes de repères jusque-là déterminants. Sur ce dernier aspect, chacun.e a déjà ressenti que la réalité déserte ce que l’on estimait juste d’anticiper, de penser et de réaliser : qu’il s’agisse de la vie d’un ensemble, ainsi celle de couple rêvé, ou d’un organisme communautaire tenu à bout de bras, puis délaissés. À cet égard, pensons également aux secousses psychiques provoquées par l’effondrement d’un village, le dépérissement d’un milieu dont on tirait sa subsistance, ou d’une collectivité malmenée et même éclatée par la guerre ou la famine. Ou simplement, la migration.
D’évidence encore, le fameux « je ne me reconnais plus », énoncé par les personnes en deuil, insigne cruel de cette brèche : d’abord du fait de l’absence de l’autre, puis par la découverte de pans de soi enfouis et survenant à l’improviste, émotions bigarrées et déconcertantes. L’entame est ici associée à la disparition du regard de l’autre sur le monde et sur soi, des gestes partagés, qui fait soupirer « sans toi, est-ce que la vie vaut...? »
Or, quel serait le dénominateur commun de ces déchirures infligées à ce qui importe pour l’être humain? Déjà, ce qui les cause fondamentalement et sur quoi on achoppe : les limites mêmes dans leur capacité à menacer voire à annihiler ce qui a gagné une valeur essentielle. J’insiste sur cette dynamique : c’est parce que la limite existe en soi et dans ce qui est ou paraît absurde et nous contraint, que germe et se galvanise le désir de créer. Explorons ladite dynamique.
La limitation par la mort comme cheville ouvrière du vivant et de la culture
Quelle serait LA limite parmi les limites? La borne même de nos existences. Lorsque l’ultime Limite advient, par la mort, ou lorsque sa pensée nous frôle, par la finitude. Ainsi, la mort est imparable, même si elle conditionne tout ce qui vit, condition qui nous semble à juste titre contradictoire. Il nous faut justement nous efforcer à penser qu’elle est aussi condition de continuité de ce même vivant, lequel ne se résume pas à soi ou à ses entreprises. Or, cette limitation définitive est fondatrice anthropologiquement, puisqu’elle élance la conscience humaine et nous éduque en principe à celles qui la précèdent sur la ligne du temps, même à la dure.
En d’autres mots, c’est la mort — sa réalité ou sa conscience — qui nous oblige à rebours à considérer ce qui nous limite, à bon escient (j’y viens sous peu). Mais il n’y a pas que les limites plus ou moins éprouvantes inhérentes au donné anthropologique fondamental ou même associées à sa manifestation objective, tangible. Car si la mort-limite irrigue fondamentalement les existences, elle ne donne pas seulement lieu à la floraison créative.
En effet, la mort renvoie également et éminemment à une pulsion d’autodestruction, d’anéantissement, qui bataille avec la pulsion et le désir de création et l’emporte quelquefois. Que l’on pense à ces restrictions parfois aberrantes dont témoigne ce que nous infligeons à nos existences, humains, institutions, réseaux et planète, en enchaînements délétères : aveuglements volontaires, illusions bien rivées et convenues, biais non interpellés, paradoxes non travaillés devenant concrètement des normes de langage et de comportement. Tous nous racornissent psychiquement.
Certes, la mort pousse la psyché dans ses retranchements puisque, pour elle, la mort n’existe pas. C’est ce qui nous fait dire que la mort est un non-sens. Par extension, « la mort est une absurdité qui porte à relativiser les ambitions, les appétits de puissance ou les volontés de pouvoir; à moins que, mise au service de ces volontés, elle ne signifie le saccage de la planète, la domination du faible, l’exploitation de la créativité au seul service de la reproduction d’un système qui vit de sa propre perpétuation11. »
Autrement dit, l’aile de la mort nous porte à élaborer encore plus de vivant, tant et si bien que notre capacité de mentaliser et donc, de créer, monte la garde. À moins que nous nous « mettions au service » du refus dominant, illimité, de la réalité de la limite et des limites. Autrement dit, dépendants de ce fantasme d’illimitation qui génère tant d’angoisse.
Le caractère illimité du refus des limites, de la mort aux limitations du vivre en santé
Ainsi le dernier propos sur la pandémie et ses répercussions catastrophiques a montré comment notre rapport préalable et global à la mort, sous le mode dominant de l’évitement — forme d’autolimitation qui nous protègerait « magiquement » de l’ultime limite — a davantage creusé le désarroi ambiant. Il a contribué à ce que nous proclamions volontiers « y’ en a marre de la mort! ». Cette saturation est compréhensible non pas uniquement comme cri viscéral, mais également en fonction du déni de la limitation dans lequel nous baignons, sans pouvoir nécessairement le toucher du doigt. Pourtant, ce déni nous use. Nous constatons l’usure, mais il demeure que si nous n’en désignons pas la source, le déni s’amplifie et colonise diverses visions du monde. Ainsi, je ferais l’hypothèse que ce duo usure-déni a une incidence sur la pente glissante des dépressions et détraquages dont les manifestations s’accentuent.
Or, nous sommes constamment en compagnie de limites plus ou moins confrontantes.
Autrement dit, à l’origine, en retour de l’impact de toute mort, même non dit, nos limitations émaillant la vie intime et sociale viennent encore et toujours préfigurer la mort. On comprend alors comment marchent la main dans la main d’un côté, le déni décomplexé des réalités — de la désinformation à l’aveuglement volontaire sur des enjeux intimes et sociaux, voire géopolitiques — et de l’autre, le déni systémique de notre destin.
En fait, ledit refus obtus de la puissance de la mort imparable se combine avec notre refus de la merveilleuse radicalité de nos capacités réflexives. Cette combinatoire de déni restreint notre conception de la limite, si bien que nous ne la concevons en dominante que comme douloureuse. Déjà, la perception de la limite comme principalement restrictive nous empêche de la placer au bon endroit : c’est ce qui arrive lorsque les interdits sont donnés d’emblée comme éteignoirs, alors qu’ils marquent le plus souvent un cran d’arrêt qui ne provoque pas l’abolition de l’obstacle. Au contraire, l’interdit protège du glissement dans le « n’importe quoi »; en cela, il prévient l’autodestruction.
Au vu de de cette faille de discernement qui contribue au discrédit déréalisant la mort, on ne peut guère s’étonner que les transgressions de tous ordres aient la cote. J’ai déjà évoqué comment cette conception rebondit sur le sens que l’on octroie au mouvement créatif.
Résultat du refus de la limite? Le « tout est possible », formule-clé de l’illimitation fantasmatique fascinante qui s’auto-accrédite machinalement comme moteur du capitalisme et de sa guerre à ce qui l’enfreint. Sur cette lancée qui confine au délire froid, dans cette nuée de sens aberrante et troublante, comment alors s’étonner de notre incertitude globale qui rejaillit sur les quotidiens? De notre repli devant la réalité, en insistant sur notre fragilité et notre impuissance12?
L’angoisse ne peut alors que s’amplifier, rendant les abords de la mort intolérables13. Car « si la philosophie ancienne était une façon de se préparer à mourir, l’inflation médicale contemporaine [elle n’est pas seule contributrice, LDA] devient une façon de, surtout, ne pas se préparer à mourir, d’arriver à la mort dans un état de totale impréparation, qui rend celle-ci d’autant plus monstrueuse14. »
Cette dynamique inflationniste est devenue courante. Elle est souvent donnée comme inévitable, dans un parfait court-circuit de ce qui l’est véritablement. Mais le « toujours-plus » dégage un parfum d’incertitude non seulement sur les événements, mais sur nos manières de les affronter et éminemment dans le deuil, pour lequel nous serions laissés à nous-mêmes, en dépit des multiplications des modes d’emploi (j’y reviendrai prochainement). Qu’arrivera-t-il si on laisse filer l’incertitude floue vers l’angoisse térébrante et, à l’occasion, en panique bien policée par les édicteurs de sens qui, peut-être davantage que par le passé, s’emparent du champ autour de la mort? Il se peut que notre réponse, élégante et bardée de logique technicienne, aille du côté du contrôle de ce que nous savons au fond incontrôlable : cette contrariété basique de la mort, amplifiée par nos angoisses non envisagées.
La boucle est bouclée. Si les limites de la mort nous renseignent à rebours sur la réalité des limites imparties au vivant, ces dernières, doublées de nos attitudes en dominante évitantes, pénibilisent forcément la mort.
Une autre limite fondatrice, générative, elle aussi malmenée
Quelles sont les limitations, fondatrices de surcroît, imparties au vivant, de notre vivant?
À côté du pilier de la mort se tient celui de l’inconnaissance fondamentale de notre engendrement. On pense d’emblée aux gestes et aux moments présidant à la procréation, la nôtre, suscitant ce puissant fantasme de savoir et, partant sa limitation intrinsèque. (Cette limitation viendrait peut-être contribuer à l’heureuse dérivation du fantasme ou sa transposition en désir de créer.)
En corollaire de cette indétermination, de cette non-connaissance admise, féconde en tous sens, se trouve la distinction sexuelle. En effet, ici aussi dans l’irrépressible duo identité-altérité, clé de voûte de la place au monde, la sexuation vient marquer la capacité de se concevoir humain en étant soit homme, soit femme. Distingos toujours. (Mais distinguer n’est pas séparer et encore moins stéréotyper. Entre autres, distinguer favorise la complétion et l’interdépendance souples.)
Ainsi, l’humanité a su pendant des millénaires relativement résister à l’idée de se concevoir comme un tout identitaire dont on peut disposer selon sa fantaisie. Comme un tout ou forcément, un magma dédifférenciant : dédifférenciation, l’on reconnaît cette figure de mort par excellence. En effet, parce que les cultures émanent de la résistance à la mort qui défait toute différence, elles s’échinent à différencier, forgeant la base des identités dans le respect de l’altérité : elles savent que la vie est en jeu. Il se trouve par conséquent que « quand on ne pense pas les différences, on ne pense plus, on entre dans l’ordre létal15. »
Or, à l’encontre des discours tonitruants actuels, ce principe de réalité civilisationnel nous renseigne sur la sexuation, qui n’est pas attribuée par une quelconque main (« assignation » dans sexe « assigné » à la naissance, jolie variation idéologique de la toute-puissance, mais ici, occulte…). La sexuation est un fait de nature biologique. La discréditer ou la refuser étonne tant elle est paradoxale devant le souci contemporain de la nature et de l’environnement. Il s’agit ainsi d’une question majeure par laquelle la techno-science et les pulsions archaïques se combinent et s’interpotentialisent16. Je ne la développerai pas ici, me contentant de suggérer ceci : refuser la différenciation sexuée peut se corréler en notre époque avec la pointe raffinée du déni de la limite de la mort, en narguant l’autre borne du vivant associé à la naissance : les déterminants originaux des existences.
Incidemment, cette différenciation fondamentale n’est pas que limitative puisqu’elle n’empêche aucunement la composition variée du féminin et du masculin pour chacune et chacun. Notre époque, devenue amnésique à force d’autoréférence, prétend découvrir ce tout composite, mouvant (on le désigne « fluide »), que célèbrent néanmoins historiquement les Premières Nations, comme aussi les Anciens, qui, dans la littérature grecque antique, qui, dans la Bible ou les versets médiévaux.
Là aussi, pour l’engendrement selon les différenciations sexuelles17 comme pour la fin de l’existence, les desiderata, voire les fantasmes issus de l’archaïque infantile sont éminemment recevables. Toujours en leur autorisant leur juste place, en la discernant, ils ne sont toutefois pas équivalents à leur assouvissement, dans un délétère tabula rasa des limites fondatrices des êtres en culture.
Par ailleurs, si on peut aisément admettre qu’une évolution des limites est nécessaire et porteuse de dépassement — discernant —, autre chose est de faire disparaître toute limite au nom du changement des mentalités ou du « progrès ». Et c’est là, on le réitère, qu’il faut aussi temporiser, car précipiter un changement dans une bousculade d’irresponsabilité conduit à la confusion, la et, partant, à une forme de lâcher-prise de la conscience critique. On le saisit bien dans le relativisme exacerbé du “tout se vaut”, dans la gêne à déceler et à désigner l’hubris, cette démesure en mode continu qui caractérise largement nos sociétés et qui emprunte volontiers le discours de la raison ou d’une raison calculatrice à court terme et à effet visible. Or, «toute raison ne suffit pas à fonder la limite mais la limite permet de retrouver la raison18 ». La raison proprement humanisante.
Voilà de quoi nous rappeler ce que de larges pans de notre culture nord-occidentale semblent avoir oublié, la vertu de la limite.
Ce qu’une juste limite suscite
Quelle est cette vertu? Dans la logique du culte de l’illimité, il nous est impossible de concevoir une juste limite comme source d’apprentissage épanouissant et cadrage sécurisant : bien sûr, les règles, les, balises, les interdits et les lois ne nous font pas plaisir, non plus qu’aux générations qui nous ont précédés. Ils nous confrontent. Pourtant, comme répondants du dynamisme psychique, ils organisent le lien social et nous constituent comme sujets en nous apprenant éminemment à composer avec les impossibilités et les pertes. Nous cherchons « du sens »? La balise qu’offre la limite y contribue. (À mille lieux des tutoriels vaporeux nous injectant leurs astuces).
Apprendre le bien-fondé de ces restrictions se fait dans un cadre qui contient les fantasmes et structure les fantaisies.
Il s’agit d’exercer notre libre arbitre réel, ce qui, à partir des pulsions, renvoie à notre puissance de distinguer ce qu’il convient de faire et de ne pas faire. Pour ce, nous sommes dotés de deux moyens : historiquement, un cadre et une contenance ou la mise en forme des désirs d’illimitation par des coutumes et des usages, des lois et des règles, permettant l’épanouissement communautaire et idéalement la réalisation des aptitudes; ensuite, la précieuse singularité des sujets humains et leur capacité d’élaboration réflexive et de responsabilisation, telle que nous la voyons aussi déployée vaille que vaille par bien de nos contemporains. Ce renvoi aux apprentissages extérieurs et aux siens se tresse en dialogue. Il confère un certain sens à la vie ou une délimitation de ce qui vaut la peine d’être vécu.
Et c’est là que le sens de l’immortalité se confirme. Non pas refus de la mort — ce qu’est proprement l’a-mortalité — mais espérance de ne pas entièrement mourir dans la mort : de ne pas en être totalement dédifférencié. Bien sûr, il est improbable que quelqu’un à qui l’on demande ce pourquoi ou au nom de quoi il pose un acte ou entreprend un projet, une œuvre, nous réponde qu’il le fait parce qu’il se sent mortel. A fortiori lorsque la procréation est en jeu. Il répondra volontiers que ce geste incarne une valeur qui est aussi une autre manière de désigner le sens, à la fois direction et impulsion.
Nous nous croirions au creuset de la création. Nous y sommes.
Créer : entre dolorisme et exaltation,
un bouleversement à assumer
En cela, faire exister quelque chose qui n’existait pas auparavant ne correspond pas à une illumination qui nimberait l’être d’une autre aura. L’exigence intérieure n’est pas une inspiration, pas plus que la création ne serait une panacée au mal-être. L’inspiration nait des courants intérieurs, certes, eux-mêmes très souvent suscités par les formes d’altérité qui viennent les supporter et les faire mûrir. L’évolution créative en son temps propre n’est jamais que pénible, non plus qu’exaltante. À ce titre, surtout désencarcanée de son obligation performative, elle n’est pas mystifiante.
À nouveau, il nous faut éviter d’égaler création à nouveauté et réussite clamée, voire à sortie de crise.
Nous serions aussi d’abord avisés de mettre peu à peu en pratique les tours de mains, partitions de musique, usages de tel outil, initiations à telle technique qui, tous, font vibrer l’écoute des signes intérieurs et extérieurs.
Ainsi munis, nous pouvons entrer sur la pointe des pieds dans l’art même de créer.
En cela, pour quiconque met en œuvre hors de lui, créer ne se situe pas à part de l’expérience humaine globale. À son tour, créer nous fait prendre le risque d’entrer dans de nouveaux univers, avec leurs contraintes irritantes, leurs douceurs enlevantes et tant d’inaperçus. Entre autres, en créant comme en deuillant, nous ne sommes pas au bout de nos peines, qui, du reste, ne se suffisent pas non plus à elles-mêmes. Elles accompagnent l’éternelle poussée d’horizon.
Les inaperçus de la création qui ramènent… au deuil
En effet, envisageons ce qui n’est pas d’emblée envisageable, le bouleversement majeur qui est imparti à la créativité, lui-même imprévisible. « Rêve, deuil, création ont en commun qu’ils constituent des phases de crise pour l’appareil psychique. Comme dans toute crise, il y a un bouleversement intérieur, une exacerbation de la pathologie de l’individu, une mise en question des structures acquises, internes et externes, une régression à des ressources inemployées qu’il ne faut pas se contenter d’entrevoir, mais dont il reste à se saisir. Et c’est la fabrication hâtive d’un nouvel équilibre, ou c’est le dépassement créateur, ou, si la régression ne trouve que du vide, c’est le risque d’une décompensation, d’un retrait de la vie, d’un refuge dans la maladie, voire d’un consentement à la mort, psychique ou physique19. »
Il y a là parfois un étonnement pour l’être qui vit un deuil. N’étant plus perclus de tristesse, parce qu’il a trouvé dans son expérience un mince rai de lumière, il s’engage néanmoins dans une autre zone potentiellement perturbatrice. L’intuition de cet univers déconcertant jouerait probablement aussi dans le fait que ce mouvement de découverte n’intervient pas au début du deuil. Comme l’on sait, l’énergie psychique était alors mise à métaboliser la perte dans le repli, la mélancolie.
Au fond, ce point relatif au bouleversement montre que la création, comme le deuil, n’est pas unidimensionnelle et ne nous fait pas éprouver des registres émotifs qui ne soient que douloureux ou que libérateurs. De nous faire entrer dans le magma existentiel pour en extirper une expression signifiante révèle aussi des méandres tout à fait hors de nos espérances et de nos savoirs. Et ce n’est pas là la moindre signature altéritaire d’une démarche créative.
En effet, encore et toujours, la mort nous renvoie à la mort, sans que ce soit morbidité, en toute exigence de l’élan désirant. On sait que ce socle du désir désigné plus haut forge la création-résistance à ce que la mort emporte tout. Nous retrouvons ainsi le désir d’immortalité, mais qui ne concerne pas seulement la riposte saine au non-sens affectif apparent de la mort. Ce désir nous renvoie aussi à ce qu’il cherche à contrarier et à si justement limiter en chacun de nous : l’inclinaison à la fascination, qui emprunte tant de figures : la pulsion persistante de déliaison20, l’abandon à la dépendance-fusion à un autre ou à une cause, la sidération quand ce n’est la capitulation devant le mélange de brutalité et de sophistication des manipulateurs21, l’indifférence léthargique, le fatalisme d’impuissance imbibant un climat social qui se complaît dans la pente auto-anéantissante. En somme, comme ferment de toute culture, le désir d’immortalité secrète de loin en loin les efforts de résistance proprement créatifs à ces figures d’anéantissement bien observables.
Par ailleurs. comment se manifeste ce vertige mortifère dans la création même que le deuil peut laisser perler? Il nous faut savoir combien la séparation sans retour qui sème la création n’est pas à son tour dépourvue de cette ambivalence entre les grandes forces de la psyché humaine : « À quelque moment de la vie qu’elle soit entreprise, l’œuvre se construit contre le travail de la mort, contre les pulsions de mort toujours au travail en nous. Si le créateur échoue à la construire, ou si d’y réussir ne fait que lui rendre plus aigu le caractère finalement illusoire de la boucle qu’il a parcourue au regard du zéro terminal auquel elle aboutit, il arrive qu’il préfère prendre un raccourci et qu’il se tue, ou qu’abandonnant toute possibilité de chemin, il végète et laisse dépérir en lui sa vitalité22. »
Cette mise au point sur les risques de mettre en œuvre mérite au moins deux commentaires.
Primo. De manière globale, l’imbrication du mouvement d’avancer et de la propension mortifère n’est pas sans rappeler une émotion que les personnes en deuil rencontrent quelque temps après la perte. Ainsi, en reprenant quelque peu de l’ardeur à vivre, en nous détachant de notre propre manque, en élaborant le souvenir de sources diverses et non pas uniquement du lien en propre, il arrive que nous nous étonnions de ne plus penser autant à l’être perdu. Déconcertés, nous nous attristons à nouveau de réaliser qu’il n’est vraiment plus de ce monde. Et que nous le faisons moins vivre, apparemment. Ce qui est parfois vécu comme un conflit de loyauté entre l’élaboration d’une place pour le mort et sa propre survie procède justement — et heureusement — du principe de réalité, doublé de l’instinct de vie. De la sorte, l’enjeu du deuil ne réside pas seulement dans le fait de ne pas mourir soi-même. L’enjeu du deuil nous intime également de trouver progressivement une place pour le défunt qui soit du côté d’une autre vie, inconnaissable, ET aussi une place pour soi, en vie sous des formes elles aussi en partie autres.
L’effort de différenciation est au rendez-vous, ne serait-ce que de chercher à comprendre et à se comprendre. Par cet effort, nous laissons le chemin libre autant à une vie singulière des morts qu’à une vie qui change en soi, qui nous change.
Secundo. En clinique comme au travers des médias, nous trouvons des êtres qui assortissent une œuvre tangible du label « fabriqué lors du deuil de X. » Des couches de motivations peuvent justifier cette mise en relief contextuelle directement reliée à la perte. Il arrive que l’on sertisse ce vœu de « pour qu’il ne soit pas mort en vain » ou de « que l’on se souvienne d’elle. »
En ces cas, s’esquisse le risque d’une mélancolisation accrue, advenant que l’œuvre ne reçoive pas l’audience attendue (même pour les artistes chevronnés), nonobstant sa valeur, ou encore, si l’on ne prête pas attention à la richesse émotive qu’elle évoque. Se dessine alors une « boucle » qui va du premier grand chagrin devant le vide de l’absence à une déconvenue eu égard au « résultat » supputé. Dans ce cas, le « caractère finalement illusoire » l’est-il à propos du parcours créatif qui s’emprisonne dans la logique où la « réussite » se mesurerait à l’aune des exclamations? Ou se grave-t-il dans une dynamique axée sur le sentiment d’accomplissement, parmi tous les lambeaux d’inconscient?
C’est notamment ce danger du surinvestissement dans les suites de la création qui me fait choisir de désigner la création comme une modalité expressive qui nourrit le désir d’accomplissement. L’art créatif, encore une fois, qu’il emprunte les textiles ou le chant, l’inventivité culinaire ou la collection de bandes dessinées, se décharge de loin en loin du mandat de choisir son médium au nom de son propre deuil ou au nom de l’autre.
Ce mandat reste alors dans le nid du cœur, rassurant, sans l’obligation infantile d’approbation sociale sur tant de nos gestes.
Symboliser, le fin mot-lumière
Symboliser ou réparer l’effet de la limite
S’il ne persiste pas de doute sur le mouvement mental qui fait avancer devant les limites, non pas tant en les reculant qu’en en tirant un dynamisme porteur, ce mouvement exige de matérialiser la vibration d’une âme, des âmes.
Dans tous les cas de figure, avec les moyens du bord, mettre au monde dans la foulée d’une perte de marqueur identitaire solide, c’est résister à la dévastation, en parer les effets, ce qui explique que toute création puisse au début être chancelante. Scientifique, artistique, agissante dans l’espace communautaire, ou dite « négligeable » (!), la création de gestes cherche à octroyer une saveur mieux accordée dans nos quotidiens et leurs résonances.
En créant, chacun.e dont la subjectivité et les circonstances avaient auparavant engendré une œuvre, connue ou pas, ou simplement fait, comme on disait autrefois au Québec, de « la belle ouvrage », peut y trouver une forme d’assurance qui l’aide à sortir de la dévastation. C’est le cas du peintre dont une œuvre situe en ouverture la temporisation du deuil, titrée « Après ».
Il est alors fort probable que, quel que soit la “visibilité” sociale ou le statut du créateur, les préoccupations de porter hors de soi le trouble et la beauté du monde étaient déjà partie vitale d’un désir d’infini par-delà le contingent. (Et l’infini n’a rien à voir avec l’illimité, plutôt avec la modestie du constat des mondes.) Bref, l’effort reflétait à l’origine l’idée même de la limite. Sans forcément déjà qu’ils en soient conscients, créer venait juguler la peur fondatrice et si légitime de la dissolution. En parallèle et en lien avec les autres formes de résistance au pouvoir de la mort — procréation, spiritualité(s) —, créer venait « substantifier » la riposte à la dissolution ou à la dédifférenciation imparties à la mort.
De leur côté, les êtres qui mettent en place une action nouvelle, une pratique qui leur était à ce jour étrangère trouvent un nouveau repère identitaire qui aurait été inimaginable pour leur entendement d’autrefois.
Dans les deux situations et leurs variantes, il ne s’agit pas alors de signer expressément la quête d’immortalité pour soi, mais bien d’offrir un relais pour que l’immortalité de l’autre, ébréchée par sa mort, suive son cours. Afin que l’être humain ne soit pas définitivement perdu. Autrement dit, la personne en deuil qui met en place une forme expressive inusitée pour elle — ou même familière— devient aussi une sorte de mandataire de ce que l’autre n’aurait pu réaliser. Mais, redisons-le, pas uniquement.
En cela, créer ne procède pas du seul besoin de métaboliser le chagrin d’une perte. Bien davantage, créer inscrit dans la chaîne temporelle et dans l’espace symbolique une double exigence : témoigner de l’existence de qui n’est plus, explicitement ou pas, ET restaurer l’énergie vitale globale. Symboliser les liens et non exclusivement ceux perdus, c’est distinguer les distances justes ou les différenciations qui forgent l’altérité, c’est sauvegarder les relations entre les vivants et entre les vivants et la foule des morts, dans l’exigence de leurs écarts comme de leur mémoire.
Veiller à cet environnement symbolique consiste aussi dans notre contemporanéité à veiller sur l’environnement de la Terre23. Si nos capacités d’élaboration symbolique sont emmaillées avec l’action concrète, nous avons à travailler là où symbolisation et Terre sont tout à la fois symboliquement et pratiquement malmenées. Il arrive que le deuil individuel le découvre et, bien davantage, qu’il y soit enchâssé. En effet, j’entends des endeuillé.e.s qui racontent leur micro-histoire en se disant en perte du sens de la trajectoire planétaire. Le non-savoir de la mort oblige ainsi à s’aventurer dans des chemins plus ou moins inconnus, tandis que le savoir sur le suicide planétaire nous enjoint de le limiter et de le prévenir. Il peut en résulter une création à portée sociale qui tienne compte des uns et des autres, dans le prisme complexe des jeux avec la limite. Encore une fois, jouer avec la limite ne consiste pas à l’abolir mais à mieux structurer nos accomplissements et leurs processus.
Cette mentalisation entre symbolisation, prévention et lien social tresse idéalement toute création. En effet, le don de soi relié à ce qui symbolise l’effort du vivant, l’on désire au fond de soi le rendre « le plus exactement possible, avec la plus grande dignité, la plus vive impudeur, la plus tendre folie, avec le sens très exact de la perte, “avec toute la gravité que puissent donner les efforts de pensée assidûment fixée pour chercher à faire aussi bien qu’on peut.”24 »
Et cela, saisir la porosité entre la vie et la mort, Vincent VAN GOGH le savait, et tant d’autres. Et peut-être le regard aimant de celles et ceux dont les yeux se sont fermés à jamais.
© 2026 Luce Des Aulniers, professeure-chercheure
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Notes (les soulignés sont de LDA)
- Paul VALÉRY (1973). «Cahiers», Paris, Gallimard, La Pléiade, T. 1, cité par PATRY, André (1999). Considérations sur le langage, Montréal, Fides, Collection les grandes Conférences, 41 p., p. 36.
- WINICOTT, Donald, Jeu et réalité, cité par MÉTRAUX, Jean-Claude (2004). Paris, La Dispute, 318 p., p. 91.
- WHITE, Kenneth (1983). «Lettre à Érigène», trad. M.C-WHITE, Terre de diamant, Paris, Grasset, cité par LOGÉ, Guillaume (2022). Le musée monde. L’art comme écologie, Paris, PUF, 326 p., p. 74.
- L’auteur des illustrations cadrant ce texte, Chanh TRUNG TRUONG, en offre un exemple. Enfant, il est témoin de la guerre d’Indochine, qui a donné lieu à la partition du Vietnam, étant né (1943) à Saigon (capitale du Sud) de parents chinois. Formé à Saïgon en arts visuels, il réalise sous contrainte des affiches politiques pour le régime communiste. Il se réfugie avec épouse et enfants dans les camps de Chinois en Malaisie, qu’ils quittent pour le Québec en 1980. À Québec, il complète sa formation universitaire en arts graphiques et visuels à travers plusieurs petits emplois. Il réalise sculptures et œuvres picturales et se spécialise en calligraphie et art du pinceau chinois, tout en peignant l’aquarelle sur papier de riz et en utilisant la technique vietnamienne d’huile sur soie. Il participe à des symposiums d’art, des expositions collectives et réalise plusieurs œuvres d’art public à Québec (sculptures aux : Parc de l’Esplanade, Port de Québec, promenade de la Rivière St-Charles, Hôpital Général, cette dernière, remarquable à propos du soin). Ayant vécu de nombreux deuils, dont la perte de son épouse en 1996, il participe au colloque Les brisures de la vie (2010, Caen, AREABN et Deuil et Paroles, de Bayeux), dont est tiré le portfolio de cette exposition, édition privée, Le Chant du deuil, 79 p. Parmi quelque 30 encres et aquarelles évoquant les émotions associées au deuil, «Après», p. 40-41. Œuvre entière et fragment en ouverture.
- ARENDT, Hannah (1972 [1961]). «Qu’est-ce que la liberté?», La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 382 p., p. 196-197.
- ANZIEU, Didier (1981). Le corps de l'œuvre. Essais psychanalytiques sur le travail créateur, Paris, Gallimard, 1981, 384 p., p. 17.
- Un exemple marquant de la levée de ce type de tabou réside dans l'ouvrage d'Arianna STASSINOPOULOS HUFFINGTON (1989). Picasso, créateur et destructeur, Paris, Stock, 763 p. La question du génie artistique qui n’exclut pas les mises à mort symboliques des autres, par les aberrations comportementales et interactionnelles ou les propos outrageants demeure entière, entre “cancellation” ou annulation et monétarisation exacerbée des “productions” artistiques. Voir aussi DEDERER, Claire (2024). Les Monstres : séparer l’œuvre de l’artiste? Paris, Grasset, 328 p.
- Fécond en intervention autant qu’en philosophie, ce filtre de la cohérence concerne notamment les pratiques mises en place lors de menace existentielle. Je l’ai développé (1997 [1989]) dans Itinérances de la maladie grave. Le temps des nomades, Paris, L’Harmattan, 607 p.
- Ou encore, beaucoup plus indiscernables, ces effluves de représentations sociales qui s’abîment dans la contemplation de ce qui connote la déliquescence, la destructivité, la corruption. J’ai émis ailleurs (2009) l’hypothèse selon laquelle le manque de deuil, diffus, surtout celui des illusions de toute-puissance, concourrait éminemment à la bonne fortune du terme et des réalités liées à la fascination.
- DES AULNIERS, Luce (2020). Section «Identité choquée, altérité découverte» du Premier Carrefour sur Une inertie définitive, in Le Temps des mortels. Espaces rituels et deuil, Montréal, Boréal, p. 18-22, 347 p.
- BAUDRY, Patrick (2014). «La désymbolisation du cimetière contemporain», L’histoire par les lieux. Approche interdisciplinaire des espaces dédiés à la mémoire, in Essais, no. 6, 4-2014, p. 126-137, 198 p., 126 p.
- Voir VEISSIÈRE, Samuel (2025). Homo fragilis. Aux origines évolutives de la fragilité humaine. Montréal, Somme Toute, 384 p.
- Cette idée de pénibilité-argument est précisée dans Le Temps des mortels, Op. cit., Chapitre 16, «Morts (et mourants) au service des vivants?», p. 285- 307.
- REY, Olivier (2023) «De la limite en général et en médecine en particulier», LEFEBVRE DES NOËTTES, Véronique, de MALHERBE, Brice (éds.), La médecine confrontée aux limites. Ce que la pandémie nous a appris des limites, Paris, Cerf, 169 p., p. 11-35, p. 34.
- VACQUIN, Monette (2025). Le plan hors-sexe. Nous affranchir de la sexualité?, Toulouse, Érès, 287 p., p. 90.
- Voir Idem, sur «Désexualiser l’origine» (p. 28-32), Chap. 1 «Du “sexe est libre” au choix de “mon sexe est libre”»
- Les lecteurs entendront que l’identité sexuelle n’équivaut pas aux prédispositions et préférences de relations sexuelles. Ce sont là des choses différentes : on peut aimer une personne du même sexe biologique que soi.
- VACQUIN, Monette (2025). Op. cit., p. 63.
- ANZIEU, Didier (1981). Op. cit., p. 19.
- J’utilise le terme «persistant» du fait que cette manifestation de la pulsion de mort, cette déliaison, mais ponctuelle, de ce qui nous occupe et nous préoccupe, est nécessaire à la pulsion de la vie : ainsi nous avons besoin de nous délier de nos soucis la nuit pour reconstituer notre énergie vitale du jour. La déliaison n’est donc pas toujours destructrice.
- Voir FLEURY, Cynthia (2010). La fin du courage, Paris, Fayard, 208 p.
- ANZIEU, Didier (1981). Op. cit., p. 59.
- STEINBERGER, Julia (2022). «Bien vivre à l’intérieur les limites planétaires», SENN, N., GAILLE, M., DEL RIO DEL CARRAR, M, GONZALEZ HOLGUERA, J., Santé et environnement, vers une nouvelle approche globale, Lausanne, Éd. Médecine et hygiène, 506 p., p. 196-201.
- FORRESTER, Viviane (1983). Van Gogh ou l’enterrement dans les blés, Paris, Seuil, 347 p., p. 52. L’extrait entre “ ” renvoie aux mots mêmes de Vincent VAN GOGH.
Ce texte est dédié à ma maman Thérèse,
artiste visuelle, surtout multi-créatrice, outre-monde.
Paul VALÉRY (1973). «Cahiers», Paris, Gallimard, La Pléiade, T. 1, cité par PATRY, André (1999). Considérations sur le langage, Montréal, Fides, Collection les grandes Conférences, 41 p., p. 36.
WINICOTT, Donald, Jeu et réalité, cité par MÉTRAUX, Jean-Claude (2004). Paris, La Dispute, 318 p., p. 91.
WHITE, Kenneth (1983). «Lettre à Érigène», trad. M.C-WHITE, Terre de diamant, Paris, Grasset, cité par LOGÉ, Guillaume (2022). Le musée monde. L’art comme écologie, Paris, PUF, 326 p., p. 74.
L’auteur des illustrations cadrant ce texte, Chanh TRUNG TRUONG, en offre un exemple. Enfant, il est témoin de la guerre d’Indochine, qui a donné lieu à la partition du Vietnam, étant né (1943) à Saigon (capitale du Sud) de parents chinois. Formé à Saïgon en arts visuels, il réalise sous contrainte des affiches politiques pour le régime communiste. Il se réfugie avec épouse et enfants dans les camps de Chinois en Malaisie, qu’ils quittent pour le Québec en 1980. À Québec, il complète sa formation universitaire en arts graphiques et visuels à travers plusieurs petits emplois. Il réalise sculptures et œuvres picturales et se spécialise en calligraphie et art du pinceau chinois, tout en peignant l’aquarelle sur papier de riz et en utilisant la technique vietnamienne d’huile sur soie. Il participe à des symposiums d’art, des expositions collectives et réalise plusieurs œuvres d’art public à Québec (sculptures aux : Parc de l’Esplanade, Port de Québec, promenade de la Rivière St-Charles, Hôpital Général, cette dernière, remarquable à propos du soin). Ayant vécu de nombreux deuils, dont la perte de son épouse en 1996, il participe au colloque Les brisures de la vie (2010, Caen, AREABN et Deuil et Paroles, de Bayeux), dont est tiré le portfolio de cette exposition, édition privée, Le Chant du deuil, 79 p. Parmi quelque 30 encres et aquarelles évoquant les émotions associées au deuil, «Après», p. 40-41. Œuvre entière et fragment en ouverture.
ARENDT, Hannah (1972 [1961]). «Qu’est-ce que la liberté?», La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 382 p., p. 196-197.
ANZIEU, Didier (1981). Le corps de l'œuvre. Essais psychanalytiques sur le travail créateur, Paris, Gallimard, 1981, 384 p., p. 17.
Un exemple marquant de la levée de ce type de tabou réside dans l'ouvrage d'Arianna STASSINOPOULOS HUFFINGTON (1989). Picasso, créateur et destructeur, Paris, Stock, 763 p. La question du génie artistique qui n’exclut pas les mises à mort symboliques des autres, par les aberrations comportementales et interactionnelles ou les propos outrageants demeure entière, entre “cancellation” ou annulation et monétarisation exacerbée des “productions” artistiques. Voir aussi DEDERER, Claire (2024). Les Monstres : séparer l’œuvre de l’artiste? Paris, Grasset, 328 p.
Fécond en intervention autant qu’en philosophie, ce filtre de la cohérence concerne notamment les pratiques mises en place lors de menace existentielle. Je l’ai développé (1997 [1989]) dans Itinérances de la maladie grave. Le temps des nomades, Paris, L’Harmattan, 607 p.
Ou encore, beaucoup plus indiscernables, ces effluves de représentations sociales qui s’abîment dans la contemplation de ce qui connote la déliquescence, la destructivité, la corruption. J’ai émis ailleurs (2009) l’hypothèse selon laquelle le manque de deuil, diffus, surtout celui des illusions de toute-puissance, concourrait éminemment à la bonne fortune du terme et des réalités liées à la fascination.
DES AULNIERS, Luce (2020). Section «Identité choquée, altérité découverte» du Premier Carrefour sur Une inertie définitive, in Le Temps des mortels. Espaces rituels et deuil, Montréal, Boréal, p. 18-22, 347 p.
BAUDRY, Patrick (2014). «La désymbolisation du cimetière contemporain», L’histoire par les lieux. Approche interdisciplinaire des espaces dédiés à la mémoire, in Essais, no. 6, 4-2014, p. 126-137, 198 p., 126 p.
Voir VEISSIÈRE, Samuel (2025). Homo fragilis. Aux origines évolutives de la fragilité humaine. Montréal, Somme Toute, 384 p.
Cette idée de pénibilité-argument est précisée dans Le Temps des mortels, Op. cit., Chapitre 16, «Morts (et mourants) au service des vivants?», p. 285- 307.
REY, Olivier (2023) «De la limite en général et en médecine en particulier», LEFEBVRE DES NOËTTES, Véronique, de MALHERBE, Brice (éds.), La médecine confrontée aux limites. Ce que la pandémie nous a appris des limites, Paris, Cerf, 169 p., p. 11-35, p. 34.
VACQUIN, Monette (2025). Le plan hors-sexe. Nous affranchir de la sexualité?, Toulouse, Érès, 287 p., p. 90.
Voir Idem, sur «Désexualiser l’origine» (p. 28-32), Chap. 1 «Du “sexe est libre” au choix de “mon sexe est libre”»
Les lecteurs entendront que l’identité sexuelle n’équivaut pas aux prédispositions et préférences de relations sexuelles. Ce sont là des choses différentes : on peut aimer une personne du même sexe biologique que soi.
VACQUIN, Monette (2025). Op. cit., p. 63.
ANZIEU, Didier (1981). Op. cit., p. 19.
J’utilise le terme «persistant» du fait que cette manifestation de la pulsion de mort, cette déliaison, mais ponctuelle, de ce qui nous occupe et nous préoccupe, est nécessaire à la pulsion de la vie : ainsi nous avons besoin de nous délier de nos soucis la nuit pour reconstituer notre énergie vitale du jour. La déliaison n’est donc pas toujours destructrice.
Voir FLEURY, Cynthia (2010). La fin du courage, Paris, Fayard, 208 p.
ANZIEU, Didier (1981). Op. cit., p. 59.
STEINBERGER, Julia (2022). «Bien vivre à l’intérieur les limites planétaires», SENN, N., GAILLE, M., DEL RIO DEL CARRAR, M, GONZALEZ HOLGUERA, J., Santé et environnement, vers une nouvelle approche globale, Lausanne, Éd. Médecine et hygiène, 506 p., p. 196-201.
FORRESTER, Viviane (1983). Van Gogh ou l’enterrement dans les blés, Paris, Seuil, 347 p., p. 52. L’extrait entre “ ” renvoie aux mots mêmes de Vincent VAN GOGH.